9782377920525,0-5989679On connaît l'attachement de Chevillard aux animaux, rares sont ses livres qui, de tortues en orang-outangs, de cafards en hérissons, de crabes en chiens, ne mettent pas en scène une bestiole quelconque. Il fallait donc bien que cette fascination trouve un jour son acmé : voici donc Zoologiques, livre par ailleurs magnifiquement édité (Fata Morgana, toujours au taquet), avec moult dessins bizarres nous montrant chimères et mutants dans un catalogue scientifique. Le gars y donne la parole à tous les animaux du zoo, dialoguant devant le triste spectacle des humains les visitant, des barreaux les enfermant et de la vie les tabassant. Toujours armé de son solide style riche en jeux de mots et circonvolutions verbales intrépides, il donne à entendre enfin ce que peuvent bien penser les perroquets, les lions, les girafes, les éléphants, les flamants roses ou les suricates, dans des dialogues entre mâle et femelle de chaque catégorie. Une sorte d'hommage peut-être au bestiaire de Leopardi, tant ces textes, qui ne payent pas de mine au demeurant et cutlivent un humour franchement irrésistible, se teintent plus souvent qu'à leur tour de philosophie. Ce que le livre réussit le mieux, c'est de trouver le style de chaque animal : si un panda ou une tortue savaient parler, nul doute que c'est ainsi qu'ils parleraient. C'est assez génial de voir comment Chevillard prend en compte non seulement le rythme de chaque animal (entre le suricate, hyper speed, et l'éléphant, placide, l'écriture joue avec les tempos), mais aussi leur caractère (les perroquets qui répètent, les lions qui pioncent, les tapirs qui se lamentent d'être confondus avec des tamanoirs), leurs particularités physiques, comportementales, géographiques, historiques, légendaires, etc., et jusqu'à leur physique : l'écriture du dialogue entre girafes est presque "allongé" comme la bestiole, les phrases s'étirent, les mots sont choisis pour leur rythme interne, celle de la conversation entre zébus est débonnaire et fataliste comme ces animaux à bosses bizarres et de peu d'intérêt. A chaque fois, Chevillard met le doigt sur l'exacte singularité de ces bêtes, et touche au plus vrai de leur nature. Et c'est finalement à une véritable déclaration d'amour pour les animaux secrets qu'on assiste, à une réhabilitation de tout cet univers qu'on côtoie et qui n'a pas la parole. Si le livre est souvent très drôle (et Chevillard est un des auteurs les plus drôles de la terre, je crois qu'on peut le dire), il sait aussi se faire particulièrement touchant quand il acte les malheurs tus de ces animaux : leur enfermement, leur disparition programmée, leur rabaissement face aux humains : à travers leurs petits dialogues, c'est bien sûr à notre nature d'homme qu'on est renvoyé, dans une inversion assez habile du rôle de chacun : ce sont les animaux qui nous regardent, ce sont eux qui parlent, alors que nous nous taisons et nous retrouvons dans la position de celui qui est scruté. Un beau livre, finalement touchant et pas si hilarant que ça... même si.