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Décidément toujours aussi bon, Elia Kazan, qu'il s'essaye au western, au mélodrame psychologique ou au drame social. Moins connu sûrement que ses grands chefs-d'oeuvre, voici Wild River, certes mineur dans sa carrière, mais pourtant diablement intéressant et touchant. En pleine crise sociale du New Deal, Chuck (Monty Clift, très fatigué dirait-on, des cernes jusque là, assez inexpressif, et je dis ça alors que j'aime beaucoup ce type), est envoyé dans le fin fond du sud raciste des Etats-Unis avec une mission : convaincre une vieille dame (Jo Van Fleet, pour le coup magnifique) de vendre sa maison au bord du Tennessee, pour pouvoir enfin y développer un projet de barrage qui amènera le progrès dans la vallée et empêchera des morts dommageables en cas de crue. Mais cette dernière des Mohicanes va lui donner du fil à retordre : issue d'une tradition américaine ancestrale, qui veut qu'on refuse le progrès et qu'on sanctifie la terre sur laquelle on est né, elle s'oppose à Chuck avec une fermeté butée et absurde, mais qui lui fait honneur. Elle restera sur son île, dans sa propriété, avec ses poules et ses esclaves noirs, point, et tant pis si elle doit être emportée avec les flots. Un long duel sans bruit, fait de respect mutuel et de choc des cultures, va avoir lieu sous nos yeux, compliqué par le fait que la petite-fille de la vieille, Carol (Lee Remick, vraiment parfaite avec ses yeux océan et ses poses de madonne) s'éprend de Chuck.

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Dès le départ, le film s'ouvre sur des images documentaires de fleuve qui déborde et de personnes disparues. On sait donc qu'on va être dans un film humaniste, engagé, vibrant de sentiments. Et on ne sera pas déçu. Si certaines scènes sont un peu sacrifiées dans la première moitié (l'arrivée de Chuck dans son nouvel emploi, la première rencontre avec Ella Garth, notamment), si on est tristement étonné par le jeu à côté de la plaque de Clift, on se fond doucement dans le film par le biais des sentiments et du regard indigné de Kazan. Les sentiments, c'esy donc Lee Remick qui s'en charge : chaque fois qu'elle apparaît, l'atmosphère se change en électricité. Kazan la filme comme une victime sacrifiée de son milieu, de son statut social, de sa famille, et lui fait prendre des poses magnifiques, déifiant sa belle plastique, presque mystiques. Ses scènes d'amour avec Clift sont les plus belles du film : le personnage est audacieux et surprenant, qu'elle se décide à traverser e fleuve pour déclarer sa flamme à Chuck (et dans ce cas le fleuve qu'on traverse revêt la même symbolique que les ponts dans le film d'Eastwood), ou qu'elle ne cesse de répéter "Emmène-moi, emmène-moi" lors de la plus ravageuse des scènes du film. Kazan, fidèle à son amour des interstices, des portes, des ouvertures dans l'ouverture, déploie tout son style pour doper les sentiments de chacun, et on a l'impression que Remick se traîne littéralement aux pieds de Clift, alors qu'elle ne fait que se cogner aux murs de sa maison. En tout cas, son personnage inattendu, mélange d'oie blanche et de modernité, fait beaucoup pour la beauté du film.

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Bon, mais à part ça, bien sûr Kazan ne peut pas s'empêcher de livrer un vibrant pamphlet politique, cette fois-ci pour la cause des noirs. De ce côté-là, il est comme un poisson dans l'eau avec le portrait de cette communauté arriérée encore complètement esclavagiste, convaincu qu'il faut payer les blancs mieux que les noirs, considérant ces derniers comme de la main d'oeuvre facile, fière comme un coq sur un tas de fumier. Le hiatus entre les bonnes manières de Clift, son peu de goût pour la bagarre, et la brutalité de ces péquenots amène toutes les scènes d'action, jusqu'au point d'orgue final, une sorte de lynchage pas si loin de Sur les quais, d'une violence assez impressionnante. Au milieu de ce chaos, les noirs, matrice des conflits, regardent les blancs se battre pour leur sort, et le film organise un parallèle intéressant entre leur émancipation et les avancées du barrage, laissant espérer un avenir meilleur. Kazan manipule tout ça avec un sens de la nuance extrême, évitant tout manichéisme et toujours avec un regard profondément humain sur chaque personnage. Et réalise un film tout en dignité et en force.