9782070148387,0-3729130"Si personne ne sait réellement qui tu es, alors celui que tu es vraiment ne pourra jamais être rejeté."

Découverte piochée au hasard de mes curiosités littéraires, et satisfaction avec ce beau roman éclaté et douloureux. Il y a chez Roberge, comme chez bon nombre d'écrivains américains, un sens de la narration qui passe avant toute chose, une sorte d'explication par l'action des arcanes les plus complexes de la psyché humaine, bref ce qu'on peut appeler behaviorisme, et qui me ravit à chaque fois. L'auteur tente donc de mettre sur une maladie complexe (la bipolarité) des termes simples, des exemples concrets, des faits authentifiés, plutôt que de se perdre dans des explications psy fatigantes. Le narrateur est atteint par ce mal, compliqué par sa prise effrénée d'opiacées, par son penchant plus que problématique pour l'alcool, et par une sorte de masochisme qui le pousse à piétiner tout ce qu'il y a de beau dans sa vie, femmes, amitiés, création littéraire, souvenirs d'enfant. Sujet de plus à un curieux symptôme qui lui fait oublier des pans entiers de sa vie, il s'attelle donc à la tâche : réunir des faits de son existence, les plus tragiques et les plus légers, et les écrire avant qu'ils ne disparaissent, dans le désordre. De son enfance dans les années 70 à ses dépendances droguées et alcoolisées, de ses désintoxications à ses replongées, des femmes qu'il a aimées à celles qui l'ont trahi, il raconte simplement, sincèrement, avec une grande franchise, la vie d'un homme raté, en proie à ses maladies et à ses excès, qui eut ses moments de flamboyance (les succès d'écrivain, les moments de puissance amoureuse) mais qui connut surtout la déchéance et la lose. Sauf que, difficulté supplémentaire, il note dès le départ la limite de l'exercice : ce qu'il va dire est le récit d'un menteur, et les faits qu'il relate ont pu arriver tout autant qu'ils ont pu être empruntés à d'autres ou carrément inventés. Oui, comme vous dites : c'est la définition de la littérature, arrêtez de m'interrompre.

L'effet est saisissant : on a à la fois un livre authentique et sincère jusqu'à la cruauté, se scrutant avec une acuité et un sadisme effrayants, utilisant le "tu" comme un projecteur braqué en pleine face ; et un texte qui pose des doutes, dont on peut mettre en question la véracité. C'est sûrement la seule solution trouvée par Roberge pour parler avec une telle luminosité de ce mal qui le harcèle, de cette tendance à saccager tout ce qui est beau et à aller vers ce qui est laid. On dirait parfois Bukowski dans la simplicité du récit, dans cette façon d'avancer sans masque vers sa propre vérité. Il y a chez les deux hommes la même tendresse pour les humains cachée derrière la violence qu'ils leur infligent, et le même dégoût de soi-même, la même poésie des bas-fonds, la même méfiance pour le verbiage. Mais Roberge a son style à lui, plus brutal peut-être que celui de Bukowski, moins humoristique. S'il arrive qu'on sourit devant les pathétiques manoeuvres de notre narrateur pour se faire aimer (ou la plupart du temps, détester), si on peut s'amuser devant quelques anecdotes particulièrement minables dans sa vie, si on peut parfois respirer au milieu du marasme avec ces paragraphes informatifs, on replonge tout de suite après dans l'angoisse et la malheur. Le suicide, thème capital du roman, ne cesse d'apparaître au détour des pages, et l'impression finale est celle d'un grand gâchis, orchestré par un homme qui avait tout pour être aimable. Pas le plus brillant des styles, non, mais un livre qui vous met une baffe dans la tronche, ce qui n'est pas si courant.