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Gros choc hier en découvrant ce film absolument magnifique, qui n'a pas de conseils à recevoir des meilleurs films noirs américains et y ajoute même une touche d'identité locale qui en prolonge les effets. Chahine a ce talent de resituer les films de genre (ici, le mélodrame, le polar, le western, le thriller) dans son propre folklore, modernisant ainsi grandement l'image d'un pays (l'Egypte) et le faisant rentrer dans le grand cinéma mondial. Loin de tout syndrome "film Pier Import", Ciel d'Enfer manie son intrigue avec une maestria totale, piochant aussi bien chez Welles ou Ford que dans les us et coutumes de sa propre culture. Il en résulte un moment spectaculaire et haletant, qui aurait pu être interprété par Brando et Madsen mais qui utilise ses propres acteurs (tous géniaux) avec beaucoup de générosité. A ma connaissance, seul Idrissa Ouedraogo a réussi aussi bien à fusionner l'amour du cinéma classique (donc américain) et les nécessités de son pays, respects.

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Ahmed (Omar Sharif, 20 ans, beau comme un Egyptien) est un brave paysan qui a réussi à fabriquer de la canne à sucre meilleure que celle du pacha, qui dirige la région. Total, il va en vendre plus que lui. Le pacha ne voit pas ça d'un bon oeil, et engage son infâme neveu pour inonder les terres d'Ahmed et réduire à néant ses espoirs d'émancipation de bouseux. Mais ce faisant, il éveille la méfiance d'un ponte du village, dont il ordonne aussi sec l'assassinat ; mais ce faisant, il se met à dos tous les paysans ; il faut donc trouver un faux coupable... et ainsi de suite. Le pacha, presque malgré lui, par sa cupidité, entre dans une spirale de violence dont il ne sortira jamais, et peu à peu s'accumulent autour de lui les soifs de vengeance, les méprises, les règlements de compte, les sentences de mort. Au milieu de cette gabegie surgit la fille du pacha (Faten Hamama, que j'épouse dans l'heure), douce et volontaire jeune première, qui s'éprend d'Ahmed... Le truc commence comme Les Raisins de la Colère et se termine comme La Dame de Shanghai, Chahine a eu les bons maîtres. Le plus impressionnant là-dedans, outre les acteurs parfaits et le scénario magnifiquement construit, c'est la mise en scène. Chahine, très intelligemment, sait à merveille varier ses angles de caméra, s'autorisant parfois des plans baroques, tordus, où les plongées et contre-plongées rendent les faits et gestes de ces personnages surpuissants ; parfois, il utilise une grande simplicité de cadrage pour filmer la beauté d'un paysage, la nuit (superbement rendue), ou la plastique de ses deux acteurs principaux. Formellement, le film est superbe, y compris dans les confrontations verbales, où la science du champ contre-champ et de la profondeur de cadre n'a aucun mystère pour un cinéaste qui, à même pas 30 ans, possède déjà toute la grammaire.

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Certaines scènes marquent immédiatement la rétine, comme ce long final dans un site archéologique, où tous se retrouvent pour se tuer, se trahir, s'aimer ou se réconcilier ; comme cette jeune femme qui court sous les invectives de l'homme qu'elle aime (la tragédie incarnée par un visage, bouleversant) ; comme ce baiser photogénique à mort ; comme cet homme qui marche vers la mort après une dernière entrevue avec son fils à travers une barrière de grillage (un acteur magnifique, qui arrive à faire passer la dignité et la terreur en quelques gestes simples) ; comme cette confrontation douloureuse entre deux fils contraints de se haïr pour la faute de leurs pères ; ou simplement comme ces plans sur Sharif, superbement dessiné avec son bras en écharpe et sa tristesse dans le regard, ou enfin ceux sur ce petit enfant portant un fusil trop grand pour lui. Tout est réussi, tout est pesé, tout est intelligent, tout est pensé pour le spectacle et l'émotion : on est parfois dans le mélodrame pur, parfois dans l'action, parfois dans le western. Mais toujours on a face à nous des personnages complexes (les méchants, surtout, sont fascinants). Bref, une vraie belle fécouverte qui montre que les talents de Chahine sont innombrables.

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