9782072878398,0-6298263Besserie a de l'ambition, puisque pour son premier roman, elle décide de s'attaquer au mythe suprême, au demi-Dieu, au saint du saint de la littérature mondiale du XXème siècle (ok, j'arrête) : Samuel Beckett. Gros défi, d'autant qu'elle choisit l'option la plus casse-gueule qui soit : le discours direct à la première personne. Imiter le style de Beckett, il faudrait être insensé pour tenter le coup ; mais la belle ose une langue ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, une sorte d'écriture musicale qui évoque directement le vieux barde irlandais, lui rend hommage par les mots, mais en même temps respecte les mystères du style de Beckett, sans chercher à l'imiter. Miracle de tenue donc que ce Tiers Temps, qui vous fait voyager dans la tête du génie sans le pasticher, qui vous fait toucher du doigt la crudité de sa langue sans la reproduire bêtement. On a réellement l'impression de pénétrer dans un univers, singulier, étrange, morbide, parfois vulgaire, répétitif, bref de rentrer dans le subconscient du gars, ce qui était une gageure, tant Beckett est mystérieux et semble inatteignable.

Le corps en lambeau mais l'esprit toujours aussi acéré, c'est dans sa dernière année qu'elle scrute Beckett, dans sa maison de retraite du Tiers-Temps où il attend la mort au milieu des vieux. Ses journées sont rythmées par les soins que d'empressées infirmières lui prodiguent, par les toilettes laborieuses, par des promenades de quelques mètres, par des séances de kiné ou de dentiste qui le laissent interloqué, et surtout par la logorrhée inlassable qui le saisit : derniers vestiges d'une prodigieuse pensée qui s'effrite, et que Besserie note avec une acuité parfaite. Beckett regarde son corps le lâcher, son cerveau tourner en roue libre, ses souvenirs affleurer sans cesse comme des bribes : l'amitié avec Joyce, les amours perdues, les honneurs, les représentations théâtrales... Le livre est ainsi tout aussi bien un rappel biographique de quelques faits célèbres (et on traverse toute la vie de Beckett en quelques pages, c'est toujours ça de gagné) qu'un manifeste sur le style, sur une certaine conception de l'écriture en train de mourir sous nos yeux. Souvent très drôle, comme l'a été le maître, le roman montre un Beckett consterné par ce qui l'entoure, par la sorte de bienveillance moelleuse dont il est entouré, et ses notes sont souvent délicieusement décalées, ou parfois carrément ravageuses. Il en ressort un portrait très valable du gars, quelque part entre la perplexité et la causticité du regard porté sur ses frères humains et l'abandon à la mort. Il y a quelques pages absolument magnifiques dans ce livre, qui semblent retrouver quelque chose de l'esprit beckettien durant quelques fragiles phrases. On rompt ce rythme étrange et fort, rapide, nerveux, hâché, par des courts chapitres relevant les dialogues entre infirmières et malade, ou les notes distancées des médecins, c'est très bien tenu. Bref, sans avoir un nouveau livre de Beckett (ce serait absurde et voué à l'échec), on a là un excellent rappel du grand homme qu'il fut ; c'est en plus fait avec modestie et intelligence, une vraie belle réussite.