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Petit film qui emprunte les chemins de traverse, en l'occurrence les chemins EN traverse : c'est le long d'une voie de chemin de fer que se déroule cet Etrange Voyage, un de ces décors jamais visités au cinéma et qui font toujours la joie du cinéphile. Cavalier, toujours aussi minutieux et minimaliste, réunit une poignée de techniciens, deux acteurs, et le voilà parti pour une odyssée intime, qui tient à la fois du manifeste autobiographique que du récit d'aventure, du polar que de la chronique psy d'un duo père-fille. C'est Jean Rochefort, absolument excellent là-dedans, qui prend en charge le rôle de Cavalier, et la fille du cinéaste, Camille de Casabianca, plus fluctuante, qui prend en charge celui... de sa fille (tout en participant à l'écriture du scénario), dans un numéro troublant de mise en abîme et d'allégories intimes. Ce film pourrait être finalement, une première étape vers les oeuvres très intimistes de son auteur, vers une épure totale des moyens de production de cinéma autant que vers un repli sur soi. Pierre attend sa mère, qui arrive par le train de Troyes. Mais elle n'arrivera pas : la petite vieille a tout bonnement disparu façon grand-mère hitchcockienne dans le train. Abandonné par les flics, Pierre entreprend alors un voyage à pied le long de la voie de train, de Paris à Troyes, pour fouiller le parapet. Un long périple pour lequel il sera accompagné de sa fille, une étudiante en déshérence et en mal d'amour, boulimique et énervante. Une façon comme une autre de renouer des rapports brisés, d'apprendre à se connaître, et aussi de faire le lien entre la perte de son passé et la possibilité d'un avenir ("C'est formidable d'être dans le présent. J'étais bien au chaud entre toi et le futur", dit-il à sa fille).

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Cavalier aime les toutes petites choses, on le sait. Il filme donc son couple dans le minuscule dénuement de ce décor sans âme, fait d'herbes folles, de bistrot de village, d'hôtel sans étoile et de passages à niveau banals. Mais ce faisant, il rend une nouvelle beauté à ces décors qu'on ne sait plus regarder : un tunnel ou un bord de voie peut revêtir tout à coup des beautés insoupçonnés. C'est par une mise en scène lente, tranquille, qui privilégie les instants de pause et d'observation, qui se méfie comme de la peste des événements, qu'il parvient à nous faire entrer dans un univers poétique, qui se désolidarise peu à peu du quotidien (très beau mouvement du film, qui part de la trivialité de la recherche d'un corps pour aller vers la promenade pure). Les plus belles séquences sont celles qui ne veulent rien "signifier" du tout, qui se contentent de développer sa minuscule poésie à travers un geste, un mot, un regard (Rochefort qui appelle sa mère au bord d'un plan d'eau, un train qui frôle les deux voyageurs dans un tunnel, une partie de baby-foot). Quand il veut trop en dire sur les rapports entre ce père et sa fille, c'est moins convaincant, peut-être parce que la comédienne peine à trouver le naturel qu'il aurait fallu au rôle, et souligne ses intentions : on sent là-dedans un autoportrait en père peu présent (ce que confirme ce regard caméra maladroit de la fille qui ingurgite le contenu de son frigo) en train de vieillir, mais la pudeur de Cavalier et le jeu raffiné de Rochefort empêchent de verser totalement dans le film de psychanalyse. Les deux jouent ensemble avec un plaisir évident, et font beaucoup pour la beauté feutrée de ce film subtil : ils ont des scènes de dialogues intelligemment troussées, mais surtout de longues séquences de silence à deux, qui en disent long sur leurs relations. On termine le film tout ému (la merveilleuse dernière scène de Rochefort, un modèle de finesse). Un Cavalier qui surgit hors de la nuit et vit son aventure mezzo-piano.

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