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Toujours à l'affût de la surprise de son spectateur, Nicloux engage cette fois-ci pour camper son flic dépressif Josiane Balasko. Rien que ce choix peut suffire à combler votre soif d'étrangeté, puisque Balasko se montre assez étonnante dans la composition susdite :  mutique, affichant du début à la fin du film une moue à la Droopy, opaque jusqu'à l'autisme, son personnage intrigue et nous plonge, de par son réalisme, dans l'intrigue retorse qui nous est présentée. Une bonne femme se suicide en pleine forêt ; affaire banale, sauf qu'il manque à la dame une de ses chaussures, et c'est le genre de détails qui obsède l'inspectrice Michèle Varin. Elle se plonge alors dans cette enquête qui va l'entraîner vers de dangereux et glauques rivages, d'autant que se mêle à sa quête le souvenir mal assumé de la mort de son fils, advenue comme ici un 29 février. Incapable d'assumer des relations avec les hommes (son collègue Eric Caravaca, son amant Frédéric Pierrot, son prétendant Aurélien Recoing), harcelée par des insomnies et des cauchemars parfaitement morbides, hantée par le suicide, Michèle s'enfonce dans la schizophrénie, ne sait plus séparer le vrai du faux et la veille du sommeil. L'enquête, banale au départ, s'enfonce de plus en plus dans l'affreux...

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Cette Femme-là n'est pas le meilleur Nicloux, c'est vrai. Une fois le personnage bien campé et l'intrigue épaissie, on s'ennuie un peu dans le milieu du film à contempler cette pauvre Balasko faire des puzzles en caressant son lapin et se réveiller sous le choc de ses rêves de suicide. La trame hésite beaucoup trop, et on sent bien qu'elle n'est pas le souci principal du réalisateur, qui lui préfère la véracité psychologique de son personnage et la puissance de ses visions. De ce côté-là, on est satisfait, c'est vrai : l'inspectrice est un formidable personnage, à la fois classique pour peu qu'on ait lu un polar moderne et sans cesse surprenante dans ses réactions ("Y a deux solutions : ou bien vous arrêtez votre numéro de charme tout de suite ; ou bien vous continuez, et dans ce cas-là on prend pas de dessert"). Le jeu sobre de Balasko lui rend justice, même si au bout d'une heure, on sourit plutôt à sa gueule de 10 mètres de long. Mais la trame, à force d'enchâsser les rêves dans les rêves dans les rêves, nous perd pas mal, et on finit par ne plus savoir qui a fait quoi et pourquoi. Peu importe, là n'est pas le principal. Ce qui compte c'est la mise en scène de Nicloux, une nouvelle fois impressionnante de tenue. Il expérimente ici l'entrée du fantastique dans son univers réaliste, et le mélange est payant : dans sa façon de filmer les lieux vides, surtout, il y a une sorte d'angoisse latente et prenante, et quand il décide de nous faire sursauter, il le fait avec un sens du choc visuel très en place. Toute la fin, notamment, avec ces gusses qui torturent la pauvre Balasko, est impressionnante de brutalité, et balance les images traumatiques (le ricanement d'un fou, l'angoisse d'être enterrée...). Malgré une musique un brin trop romantique pour coller à ces ambiances torves, Nicloux est bien aidé par la lumière de Pierre-William Glenn et par la précision de l'univers mis en place (décors, costumes, et même rythme hyper-lent du montage). Ce polar s'enfonce dans des méandres bien sombres, qui peuvent ressembler à la psyché de cette inspectrice obnubilée par la perte ; pas étonnant donc qu'on perde pied et qu'on se retrouve dans des scènes qui doivent beaucoup plus au trauma psychologique qu'à la logique policière. Bon, malgré son ventre creux, malgré le fait qu'il n'arrive pas à tenir son ambiance sur toute la longueur de la chose, un objet noir diablement intéressant, qui confirme tout le bien qu'on pense de Guillaume Nicloux.

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