thierry-lhermitte-une-affaire-privee

Je continue mon exploration des films de Guillaume Nicloux, et le moins qu'on puisse dire c'est que, entre petits polars, comédie farcesques, films fantastiques et machins en costumes, le gars sait surprendre. Avec Une Affaire privée, il est cependant dans son genre de prédilection, le polar, et il nous en offre une variation à la fois classique et originale. Toute son originalité repose d'ailleurs dans un seul choix de distribution, intéressant et inattendu : Thierry Lhermitte, qui joue un détective privé lymphatique et opaque, dont on ne sait jamais s'il est supérieurement intelligent ou juste professionnel, qui dissimule ses sentiments derrière son blouson trop grand, et qui trouve là, à mon avis, le meilleur rôle de sa carrière post-Père Noël. Le personnage est fabuleux, sans cesse surprenant, jamais là où on l'attend : s'il se fait péter la gueule, il y retourne ; s'il se fait larguer, il s'allume une clope (le budget cigarettes du film a dû ruiner la SEITA) et point final ; si la fatale Marion Cotillard lui tombe dans les bras, il la traite comme un second rôle ; si son enquête l'emmène dans une boîte à partouze, il y promène son regard désabusé et fatigué. C'est lui qui fait tout le film, sans lui on a juste un vague polar habituel, à l'intrigue limite téléfilm. Le bougre est envoyé sur les traces d'une jeune fille disparue, et croise la route des gens qui l'ont connue, s'enfonçant de plus en plus dans le mystère et le glauque. Si Rachel nous apparaît au début comme une femme normale, avec petit ami et parents aimants, elle va s'avérer peu à peu être beaucoup plus trouble que ça, mante religieuse avec les hommes, manipulatrice avec les femmes. Notre détective va plonger avec elle dans les milieux interlopes de Paris, rencontrant ça et là tout les seconds rôles du cinéma français de l'époque.

en-femme-fatale-elle-piege-le-detective-incarne-par-thierry-lhermitte-dans-le-polar-une-affaire-privee-2001

Le plaisir est là aussi : c'est très agréable de voir, souvent pour deux ou trois répliques, Darroussin, Le Bihan, Balibar, Arestrup, Aurore Clément, Cornillac, Lencquesaing ou Hirsch, qui prennent un évident plaisr à densifier cette intrigue brumeuse (que j'ai cessé d'essayer de comprendre à mi-chemin d'ailleurs, mais cherchez pas, c'est moi). Petit à petit, Nicloux tricote un film à la fois fortement ancré dans le genre tel que pratiqué en France dans les années 80, et très personnel. Comme je le disais, le personnage de Lhermitte imprègne le film, et son apparente indifférence par rapport aux événements auxquels il assiste semble gagner l'ensemble du scénario (il se verra même en double à un arrêt de bus, comme s'il était tout à fait extérieur à cette intrigue). Nicloux n'a pas son pareil pour rendre crédible l'ensemble de son film, dessinant en quelques traits rapides mais pertinents un personnage secondaire, écrivant des dialogues subtils, toujours dans la finesse psychologique. Comme techniquement (musique, photo, découpage), le film est très agréable et très pro, on ne boude pas son plaisir et on se rend compte, au final, qu'on est peut-être là face à un des meilleurs polars français, qui ne se gonfle pas d'orgueil, mais sait tracer sa voie originale. Un peu comme un retour du grand Melville, dont Le Cercle rouge sert de signature discrète au bazar.

155724