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Mon camarade Shang est rompu au cinéma de Vláčil, mais pour ma part je le découvre avec ce film, et j'avoue que je suis assez intrigué, même s'il m'a fallu parfois me faire violence pendant la projection pour suivre cette histoire aigüe et âpre. Voilà un film qui cultive une austérité de bon aloi vu son thème (la foi et ses vacillements) mais qui sait de temps en temps vous envoyer quelques vigoureux electro-chocs, qu'ils soient de beauté ou de violence. Nous voici au XIIIème siècle où Ondrej, jeune garçon, se montre quelque peu insolent avec la nouvelle et jeune épouse de papa : il lui offre un saladier de pétales de roses, mais au fond gisent quelques chauve-souris visqueuses qui déclenchent le scandale. C'est la première scène presque muette et magnifique du film, très graphique, dans laquelle on reconnaît le goût des cinéastes de l'Est pour l'expérimentation, leur tendance à méler la rigueur de leur mentalité aux expériences psychédéliques des années 68. On est littéralement plongé, au bout de ces cinq minutes, dans un univers violent et sensible, et à l'intérieur de la tête (malade ?) du jeune Ondrej, qu'on suivra jusqu'au bout. Le gars est envoyé dans une commanderie du Nord, histoire de lui apprendre la politesse et l'ordre. Là, mon vieux, ça rigole pas avec la discipline, et notre gars, empreint de religion et touché par le jansénisme rigoriste prodigué par ses frères, devient un exemple type d'austérité. Par exemple, quand un des frères est tenté par la liberté et essaye de se sortir de l'Ordre, c'est sans trembler qu'il le jette aux chiens sauvages (superbe scène brutale, à la fois pompeuse et simplissime).

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Pourtant, il va s'échapper à son tour pour retrouver le château familial, où tout a changé : papa est mort, belle-maman est devenue gironde, et notre gars s'installe comme maître des lieux, un maître assez autoritaire vue l'éducation reçue, et qui s'éprend peu à peu de sa belle-maman, jusqu'à consommer et convoler en juste noce. Mais c'est sans compter sur son ex-frère de communauté Armin, qui le poursuit à travers le pays, bien décidé à le ramener dans les justes filets de la foi, du dénuement et de la rigueur. On assiste donc à un combat entre la tentation religieuse, où certes tout est ordre et équilibre, mais où il faut renoncer à tous les plaisirs de la vie, et la nature, entendez sexe, chasse et gigots de chevreuil. Tiraillé entre ces deux pôles, représentés par Armin d'un côté et Lenora de l'autre, Ondrej choisit de faire un peu n'importe quoi. Ça donne des scènes superbement conçues, mais parfois terribles : une curée contre une pauvre bichette dévorée par des chiens, par exemple, ou quelques scènes particulièrement tordues de bagarre avec des paysans : les têtes volent, Armin n'est pas du genre à faire dans le dentelle pour ramener son pote à la maison. Mais c'est aussi un film magnifique dans son esthétique, avec ses cadres rigoureux mais très beaux sur la campagne, avec son noir et blanc sur-exposé (certaines scènes sont baignées de lumière) et expressif, avec ses acteurs parfois touchants parfois repoussants (pour une scène au bord de la mer où nos héros semblent gagnés par la grâce, on a une scène finale où leurs penchants sado-masos s'accomplissent en plein, et Vláčil traite tout avec la même sensibilité esthétique). On aime aussi cette critique très frontale de la religion, qu'elle s'exerce dans la violence (Armin) ou dans le compromis (le curé du village, qui ferme les yeux du moment que son église reçoit des subsides), et ce style que n'aurait peut-être pas renié un Bresson s'il avait eu une petite dose de punk. Pour plus de fun, on passera son chemin, mais tel quel La Vallée des Abeilles est une bonne claque.

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