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J'ai toujours pensé que les bébés étaient un nid à emmerdes. En tout cas, Servant fabrique un scénario bien anxiogène autour d'un représentant de l'espèce, le petit Jericho, môme né dans la famille bourgeoise et confortable des Turner, mais bêtement mort peu de temps après par la faute de maman. Celle-ci ne s'en remet pas, et a même plongé dans un déni total : pour elle, le bébé est encore en vie, et la poupée transitionnelle qu'on lui a confiée en échange pour faciliter son acceptation ne fait qu'empirer les choses. Papa s'y fait, s'adapte, veut bien faire semblant lui aussi, mais il commence à craquer. C'est alors que débarque dans la famille une baby-sitter très très weird, et avec elle les emmerdes : bébé revit, papa perd le sens du goût (alors qu'il est critique culinaire), maman sombre de plus en plus dans la folie, et tout n'est que chaos. Qui est cet enfant bien vivant au fond de son lit à barreaux ? quel lourd secret cache cette baby-sitter taiseuse ? qui est l'effrayant croque-mitaine qui lui sert d'oncle ? Qui est fou et qui ne l'est pas ? et subsidiairement : peut-on réellement manger son propre placenta ? La série, en huis-clos ou presque, se charge de répondre à ces questions, et le fait par une ambiance inquiétante du meilleur effet, par l'humour aussi, et par une mise en scène assez virtuose (Shyamalan aux commandes de deux épisodes donne le la, les autres suivent avec beaucoup d'efficacité).

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L'ambiance induite par l'enfermement dans la maison est parfaite : le lieu apparaît très vite comme une matrice, mais contrairement à celle maternelle, tout n'y est pas luxe, calme et volupté. En surface, tout se passe remarquablement et les personnages donnent le change : monsieur (Toby Kebbel, excellent dans son humour pince-sans-rire et son sérieux plein de menaces) prépare des plats (d'ailleurs de plus en plus dégueu) ; madame (Lauren Ambrose, véritable bombe à retardement) fait ses reportages télé avec beaucoup de conviction ; et la servante Leanne est irréprochable dans sa tenue. Mais dans le fond, tout est secrets d'alcôve, complots et pièges. Une grande partie des dialogues se fait à mi-voix, chacun cherchant à piéger l'autre tout en épargnant l'une, chacun dissimulant ses pensées aux autres. Pourtant la série s'amuse beaucoup à donner le change, à faire croire à un grand drame bourgeois. La lumière, le montage lent et élégant, le contexte grand crin, le décor, tout indique le confort ; mais tout est en-dessous souffrance et peur. La mise en scène est parfaite, qui privilégie justement le calme pour mieux cacher la tempête, les lieux vides qui peuvent abriter les peurs les plus profondes, les scènes drolatiques qui dissimulent des douleurs profondes.

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Le film travaille sur un des grands tabous du moment : la mère fautive, qui, dans une société hyper-normée et hygiéniste, est comme une énorme tâche. Ce couple est conventionnel, mais tous les personnages (auxquels il faut ajouter le beau-frère, joué par Rupert Grint) semblent rongés par un mal profond qui mettra 8 épisodes à se dévoiler réellement. La série n'est pas exempte de défauts, notamment son épisode 5 qui est un ratage complet, dans sa volonté de changer le point de vue narratif et de vriller la trame principale (il ruine tous les efforts entrepris jusque là) ; mais elle comprend maints morceaux de bravoure (les recettes de cuisine de monsieur, les pointes de suspense qui s'apparentent à des scènes d'horreur, un repas qui vire au cauchemar, le personnage lynchien de l'oncle) pour mériter amplement la vision. Et attendre la saison 2 en se frottant les mains.