9791030422375,0-6282744Toujours un délicieux moment que de plonger durant une heure (ses bouquins sont courts) dans l'univers savant et sensible d'Eric Chauvier. Le bougre parvient toujours à nous surprendre dans ses sujets, et à nous livrer des portraits parfaitement pertinents de notre bonne vieille société d'aujourd'hui. En l'occurrence, cette fois, il navigue en terrain connu, puisqu'il s'intéresse aux variations du langage suivant les classes sociales auxquelles on appartient. C'est le sujet de ses essais de sociologie (précieux), c'est son grand thème, le voilà qui transforme ça en roman. Le narrateur, Eric lui-même, revient dans la ville pourrie de son enfance pour y retrouver Laura, l'objet de ses fantasmes adolescent, celle qui a accompagné toute sa vie et dont il avait passionnément envie mais à laquelle il n'a jamais trouvé le courage de déclarer sa flamme. Du coup, la belle a fait sa vie, très erratiquement, entre machos débiles et coqs de banlieue. Le chemin des deux se sont séparés, elle restant dans la tristesse de son existence (elle a été larguée par un riche héritier, ce qui lui a valu la médisance du quartier), lui partant pour la vie normée d'un étudiant à Paris, avec femme et enfants à l'horizon. Cette nuit, Laura a décidé de se venger, de foutre le feu à l'usine de celui qui lui a fait du mal. En attendant ses complices, elle tue le temps en fumant des pétards et en dressant un bilan douloureux de sa vie en compagnie d'Eric, qui lui, en secret, retrace l'épopée ratée de leurs relations.

Ce qui frappe en premier lieu, c'est l'extrême précision avec laquelle Chauvier met le doigt sur ce qui fait l'inaltérable différence entre les deux ex-camarades. La dichotomie entre ce qui est dit, dans des dialogues rythmés et énergiques, et ce qu'en pense Chauvier dans son monologue intérieur, fait toute la saveur un peu triste de ce texte. Car, ce qui sépare Laura et Eric, c'est tout simplement le langage, l'un ayant été dressé pour en comprendre les rouages, l'autre l'utilisant à torts et à travers, imparfaitement, maladroitement ; ou si on préfère, ce qui les sépare c'est la culture, l'un ayant renoncé à la sienne pour s'en créer une plus riche, l'autre l'ayant acceptée avec soumission. Les rêves du garçon, violemment érotiques, ont beau n'être consacrés qu'à Laura, celle-ci demeure inatteignable, comme depuis toujours dans leur vie. C'est l'histoire, finalement, d'un amour raté : d'abord par des choix de vie très différents, par des caractères opposés, ensuite par l'appartenance à un niveau social trop différent. Laura est un livre plein d'humour et d'énergie, mais qui du coup est aussi un livre très douloureux, sur les fantasmes inassouvis, sur l'attirance d'une classe pour une autre, sur le renoncement à son identité, sur ces vies gâchées de banlieue, sur la puissance du on-dit (les voisins sont responsables de la dépression de Laura, eux qui la traitent de "pute" parce qu'elle est simplement libérée), et surtout donc sur les mots : ce qu'ils disent de notre milieu, ce qu'ils n'arrivent pas à exprimer, leurs ambiguïtés et leurs manquements. Je kiffe...