1917

Cela faisait longtemps qu'on ne s'était pas pris des éclats d'obus dans la tronche et c'est chose faite avec cette plongée dans les tranchées signée par le camarade Mendes (anglais, je le rappelle, et qui part donc avec un handicap). Great camera work ! Great great great camera work, my friend, et Lelouch pourrait manger au passage toutes les bobines de ses films pour expier. Mendes décide de filmer la chose en plan-séquence, ce qui, on le devine, nécessite une préparation de folie. Alors oui, il triche ici ou là, of course, avec un plan sombre, ou un objet filmé en gros plan qui permet de faire la jonction. Mais rien de tel pour se sentir totalement immergé dans cette mission, dans cette marche en avant, dans ce véritable marathon semé d'embuches, infernal. Le scénar tient sur un bout de papier, tout comme le message à livrer : il faut abandonner toute attaque, les Boches nous ont tendu un piège. Un message lourd de conséquence car 1600 personnes risquent d'y perdre bêtement la vie. Blake et Schofield sont les deux soldats désignés pour mener à bien leur mission ; Blake, outre le fait que c'est un as de la carte, a été choisi pour une simple raison : son frère fait partie du bataillon qui risque de se faire massacrer. Pas de temps à perdre, les deux hommes traversent toute leur tranchée et s'avancent à découvert sur la ligne de front. Ils ont moins de 24 h pour réussir leur mission, Jack Bauer est vert de jalousie.

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Oui, techniquement reconnaissons la gageure et le grand mérite (le seul ? Ah ben ça y est, le cassage commence) de cette œuvre de Mendes : ce "plan-séquence" (même truqué) permet de suivre les deux hommes en continu dans le flux de leur émotion, dans les moments de soulagement (de courte durée) comme dans les moments de doute (le reste du temps) ; guère de répit en effet pour nos deux soldats qui, dès qu'ils croient pouvoir souffler, viennent se faire emmerder par un rat, une balle perdue, un fil de fer, une voiture qui s'embourbe, un avion abattu qui leur tombe dessus... Bref, nos deux jeunes gens se retrouvent constamment blêmes, crevant de peur devant l'idée même de foirer leur mission. Mendes livre quelques séquences parfaitement bien menées et encore une fois diaboliquement filmées : cette traversée du pont ou cette chute dans la rivière (qui se transforme en pur canyoning) sont filmées au cordeau avec une caméra qui semble miraculeusement suspendue dans les airs. C'est efficace et là encore cela sert son sujet : ne pas quitter d'une semelle nos deux hommes dans les hauts et les bas de leur aventure de folie. Bien. Un voyage au bout de la nuit (qui viendra forcément), au bout de l'enfer (plus ils croisent d'hommes plus les blessés affluent - le carnage est proche) qui tient relativement en haleine sur 110 minutes.

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Après, dira-t-on, what else ? What else, what else, pas grand-chose, j'ai envie de vous dire... On est certes dans l'action mais pour l'émotion il faudrait changer de bonhomme. Quand Mendes tente de ralentir son récit (la mort d'un soldat ou la rencontre avec une petite Frenchie calfeutrée), on éprouve, c'est peu de le dire, pas vraiment de montée d'émotion... On regarde la chose un peu béatement, en attendant que la course contre la montre reprenne. C'est toujours le problème dans ce genre de film où l'action, la reconstitution, la technique focalisent l'attention ; dès lors que le rythme ralentit, il faut être sacrément fort pour trousser des scènes qui soient au niveau. Et Mendes, franchement, n'a pas les épaules. Les nappes musicales ont beau essayer ici ou là de donner un air de tristesse infinie à l'aventure, on reste un peu de marbre devant cette expédition qui, finalement, nous laisse loin des êtres humains, de leur sentiment, de leur histoire. 1917 demeure un film de guerre joliment filmé, mené tambour battant, et parfaitement taillé pour les Oscars : de la forme soignée et de l'émotion pop-corn. Du frisson sans le poil(u) qui se dresse.

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