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On n'attendait pas Suleiman dans un registre aussi léger, lui qui était habitué à nous balancer quelques skuds politiques à travers ses comédies taquines. Mais en y réfléchissant, It must be Heaven pourrait bien être une autre façon de faire de la politique, plus douce, plus rentrée, plus discrète, mais tout aussi frontale. Il s'agit cette fois-ci d'éviter bien soigneusement LE sujet qui fâche et qui semble inévitable quand on est un cinéaste palestinien, la guerre donc, pour se concentrer sur un sujet a priori plus inoffensif : le regard d'un Palestinien, donc, sur deux pays (la France et les USA) et sur le sien en regard, histoire d'aller prendre l'air et de poser un regard neuf sur le monde contemporain. Pas ou peu d'allusions au conflit donc : il y a bien cette otage ligotée à l'arrière d'une voiture où deux beaux mâles s'échangent leurs lunettes de soleil pour tester la virilité de leur image, ou ces plans gentiment allégoriques sur un voisin qui s'occupe mine de rien du citronnier de Suleiman, ou encore cette scène de tension drolatique autour d'une sauce au vin servie à une jeune fille, mais tout ça passe comme de rien et n'a pas l'incision de Intervention divine. Suleiman choisit pour cette fois la voie plus buissonnière de la chronique (quasi-)muette, l'enregistrement tout simple des choses absurdes ou amusantes de la vie. On y gagne en simplicité, on  perd un peu en efficacité : le film est très agréable, parfois drôle, mais il manque un peu de contenu et se perd dans le détail.

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N'est pas Tati qui veut. En plein hommage à son modèle, Suleiman tente comme lui d'enregistrer une somme de choses minuscules, doucement décalées, et d'en faire le fin du fin de son film. Parfois ça marche. Notamment quand ce qu'il observe est emblématique du regard d'un étranger lointain sur les choses. Le voyage en France est la meilleure partie du film : le gars nous met le nez dans nos contradictions et nos privilèges d'occidentaux avec un sens aigu de l'absurde. Adoré cette scène surtout où une voiture de la Croix Rouge s'arrête pour aider un SDF, lui propose un menu digne de Troisgros, puis s'en va avec la bonne conscience de rigueur ; ou ces mille moyens de transport utilisés par l'autorité (il débarque à Paris le 14 juillet), depuis le ridicule roller jusqu'au char d'assaut. Très loin de son pays natal, Suleiman montre tristement que le ridicule ne tue jamais, même à l'autre bout de la planète, et appuie doucement là où ça nous fait mal : dans nos convictions droits-de-l'hommistes, qui ne sont qu'une autre expression pour se moquer complètement d'autrui. Moins pertinent en Amérique, où il enfonce quelques portes grandes ouvertes, Suleiman n'est jamais meilleur que quand il prouve le général avec le particulier. Certaines séquences sont ratées, par exemple quand il filme une femme de ménage épousseter un écran qui passe des mannequins luxueux : le coup est manqué, par manque d'imagination de mise en scène ; ou quand il montre un voyou toiser Suleiman dans le métro désert : la scène n'est pas menée au bout, alors qu'elle est longue. Parfois, donc, le style-Tati ne passe pas : Suleiman se sent obligé d'en rajouter pour que ça soit drôle, comme dans cette poursuite d'un ange à Central Park. Et puis le jeu de Suleiman lui-même est assez éloigné de Hulot : trop ironique, trop triste aussi là où il n'y a pas lieu de l'être, son personnage manque de contour, et la sorte de distance précieuse trouvée jadis par Tati manque ici beaucoup. Mais ok, arrêtons de comparer et regardons simplement ce film pour ce qu'il est : un pamphlet caché sous la farce, un acte d'engagement politique qui ne parle pas de politique (seule occurrence contemporaine : un couple de Japonais qui cherche à rencontrer "Brigitte"), et au bout du compte, un petit film bien poétique et innocent, qui prend les chemins de traverse et jette un regard mi-amusé mi-désabusé sur nos minuscules travers. C'est déjà ça.

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