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Infériorité du cinéma britannique chapitre 126. Voilà certainement une des pires Palmes d'or de l'histoire, et Coppola, qui la lui a attribuée en 1996, a sûrement du mal à dormir sur ses deux oreilles encore aujourd'hui. Leigh a beau développer des trésors d'ingéniosité pour nous faire verser notre petite larmichette de compassion envers ses personnages, il a beau envoyer le violon à chaque séquence et convoquer les mille petits tourments de cette chienne de vie, il ne parvient jamais à obtenir de nous autre chose qu'une affliction polie, quand ce n'est pas un ennui total. C'est bien simple : je ne partage aucun tourment des personnages, strictement aucun, alors que Leigh, lui, a l'air convaincu qu'il s'agit de peines partagées par tous, et que tous sauront s'y reconnaître.

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Résumons la chose pour vous donner un aperçu. On a d'un côté une famille anglaise dans toute sa splendeur prolo ou petite-bourgeoise : une femme déprimée (Cynthia), légèrement sotte mais gentille ; sa fille, incarnation de la mauvaise humeur et parangon de l'inculture crasse ; le frère, petit mec sans envergure ayant réussi à atteindre un certain niveau dans son boulot de merde (photographe de mariage, en gros) ; la femme de celui-ci, hystérique frustrée et normée. De l'autre côté on a le grain de sable qui va venir enrayer la machine : Hortense, opticienne plutôt intégrée et raffinée, qui découvre à 26 ans que sa mère naturelle est Cynthia et entreprend de partir à sa rencontre. Le choc entre ces deux univers va s'avérer explosif : d'abord dans le déni, puis dans l'acceptation, enfin dans la revendication, Cynthia va apprendre à reconnaître les petites erreurs de son passé, à s'assumer et à embrasser dans un même élan de tendresse, fille, frère et belle-soeur tout en affirmant : "Assez de secrets et de mensonges, vivons dans l'harmonie et écoutons de la musique avec des violons, holy shit". C'est beau. Ça file à toute vitesse (...) sur quand même 2h15, alors que ces immenses événements auraient peut-être pu occuper une petite demi-heure à la rigueur. Il est vrai que les problèmes familiaux et de maternité me sont aussi proches que la langue inuite, mais on a tout de même du mal à imaginer que ce film peut intéresser qui que ce soit d'autre que la ménagère désoeuvrée pour la changer un peu de "Amour Gloire et beauté".

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Pendant la première demi-heure, cela dit, ça se passe plutôt bien. On nous présente chacun des personnages avec un trait certes très lourds, mais avec esprit. On se dit qu'on va avoir une petite comédie à la Woody par forcément désagréable, désuète mais roborative, et qu'à tout prendre, on veut bien sourire bienveillamment devant ces caricatures et ces micro-drames pas graves. On tique bien un peu devant la lourdeur de quelques situations (une dispute conjugale franchement too much, un ou deux personnages vraiment trop poussés), mais certaines autres sont craquantes, comme ce catalogue de clients du photographe assez bien troussé. Au bout de ce temps, cependant, on commence à tiquer. C'est qu'on s'aperçoit que Leigh ne veut pas réaliser une comédie, mais un mélodrame en bonne et due forme. Et si on supportait bien la légèreté, on se dit qu'il faut quand même d'autres pincettes pour faire passer les larmes. Les situations, de gentiment caricaturales, deviennent au mieux convenues, au pire beaucoup trop lourdes. Les acteurs ont beau faire tout ce qu'ils peuvent, il ont bien du mal à s'extirper des archétypes qu'on leur donne à jouer, de la bécasse au grand coeur à la bourrue en quête de moman, du parvenu déprimé et affectueux à la grande bourgeoise folle de confort. Au milieu de tout ça résiste le personnage d'Hortense, la seule qui n'intéresse pas du tout Leigh, la seule pourtant à être un peu mesurée dans son jeu. Quant à la mise en scène, elle a pu être efficace à une époque, mais elle est aujourd'hui très datée : qui, à présent, accepterait encore de filmer un repas de famille en laissant une chaise vide pour qu'on puisse bien voir tout le monde dans le champ ? Qui organiserait un dialogue intime avec deux femmes placées côte à côte plutôt que l'une en face de l'autre, pour pouvoir bien les filmer toutes les deux (joli plan-séquence, cela dit) ? Qui utiliserait une variation d'échelle de plan si lourdaude lors de la rencontre avec l'assistante sociale pour augmenter "subtilement" l'intimité du dialogue ? Quand il se termine enfin, sur un écoeurant esprit de réconciliation inter-générationnelle et sociale, dans un happy-end facile et sirupeux, Secrets et Mensonges n'est ni fait ni à faire, et disons-le sans ambage, confine même au tout pourri.

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Quand Cannes,