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Gros buzz autour de ce film, qui pourrait, si on était snob, en brouiller la lecture et en altérer le plaisir. Shangols n'est pas de ceux-là, et affirme haut et fort que voilà un premier film très impressionnant, qui vous laisse assez scié une fois sa dernière (et remarquable) séquence terminée. Ladj Ly évite à peu près tous les pièges de son film "de banlieue", notamment ceux où était tombé La Haine, référence obligatoire quand on aborde ce genre de sujet. Pas de manichéisme ici, pas de haine du flic, pas de populisme, pas de pittoresque : on est dans le gras de la vie, dans le véridique à 100%. Et même si parfois le film peut être un peu artificiel dans sa construction, puisque tous les événements se déroulent en 24 heures dans un schéma dramatique assez peu crédible, ça n'enlève rien à la véracité de la chose. On sent que Ladj Ly est né ici, et qu'il est suffisamment intelligent et mûr pour en donner une vision objective, authentique et mesurée.

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D'un côté les habitants de Montfermeil, hauts en couleurs, parfois dangereux, parfois attachants, qui troquent leur ennui par de la glande, des engueulades et de petits larcins qui pourrissent la vie ; de l'autre les flics, débordés par cette population qui traite la loi en élément secondaire, qui les provoque sans cesse, et qui compense sa frustration et sa colère en exerçant une autorité abusive. Le mélange des deux ne peut qu'être explosif. Une fois la situation bien posée, on introduit deux candides, deux témoins qui sont comme une sorte de prolongation du spectateur : un flic nouvellement nommé dans le quartier, avec tout son bagage humaniste et sympathique (il vouvoie les marlous), et un môme un peu timide qui passe son temps à tout filmer avec son drone, donnant d'ailleurs quelques plans très beaux qui font voir autrement l'architecture de la ville, et nous éloignent pendant quelques secondes du chaos. Bien, la marmite bouillonne, chacun y va de sa provocation, de sa rodomontade, les meubles sont sauvés pour être à nouveau à deux doigts de crâmer jusqu'à ce que, jusqu'à ce que... tout flambe, suite à une faute de la police. Dès lors, la violence et la tension vont se faire de plus en plus palpables entre les différentes communautés : flics, jeunes, gitans, rebeus, tout le monde s'y met. Et Ladj Ly filme tout ça avec un désespoir palpable, avec un sens de la dignité qui ne se dément jamais. Qui a tort, qui a raison ? Impossible à dire, tant tout est bordélique, tant le monde est complexe, tant tout le monde a ses raisons et ses déraisons, tant la vie moderne est ainsi faite qu'on n'est plus capable, désormais, de réconcilier les gens.

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Les misérables du titre, ce sont les enfants, véritables victimes sacrificielles de ce magma de violence latente. Leurs parents, leurs aînés, les flics, les frères musulmans sirupeux, les mecs des communautés adverses, tout le monde est contre eux, et exercent sur eux un pouvoir usurpé qui finit par les faire déborder. Le film est d'une grande tristesse, enregistrant au milieu de ces personnages grands-guignols et pathétiques la solitude de l'enfance. Gavroche a changé de statut, et s'il est encore tombé par terre, c'est la faute à cette société qui le plaque au sol. Et Ly ne se prive pas de rappeler que cette fameuse société c'est nous, nous qui regardons son film : qu'on soit du côté des flics ou des truands, nous sommes responsables de la ruine des enfants dans ce monde. Après une première heure plutôt marrante, toutes proportions gardées, où on assiste plus à un combat de coqs qu'à une véritable insurrection, la violence éclate, et le film se fait très tendu. Ly se montre très talentueux pour faire monter tranquillement la sauce, pour user d'images symboliques sans être lourdes (le lion kidnappé par un gosse, l'attaque au pistolet à eau), et surtout pour filmer et monter tout ça : on adore le découpage du film, impeccablement rythmé (les derniers plans, une fois encore, sont vraiment dignes des plus grands), la science du montage efficace et poétique, la beauté des cadres qui font oublier ce fatigant cadrage à l'épaule archi-vu dans ce genre de films. L'autre atout, bien sûr, ce sont les acteurs, tous impressionnants de véracité : les trois flics, représentant en quelque sorte chacun une façon de faire valoir la loi dans le quartier (de la méthode brutale à la gentillesse) ; la communauté de banlieue, avec ses "grands frères" un peu minables, ses codes à deux balles et ses grandes figures ; les gitans, qu'on croirait sortis d'une vidéo de Youtube (les frères Lopez, d'ailleurs, au grand complet) ; les mômes, dont la tristesse vous tord le coeur (notamment le gamin qui sert de rouage à toute cette histoire, excellent dans son désespoir autant que dans sa violence finale) ; on a même une Jeanne Balibar taquine et toute de vérité dans les premières bobines. Avec tout ce beau bagage, Les Misérables pose de vraies questions contemporaines (comment vivre ensemble ? que faire de tous ces gens ?) et le fait en étant le plus spectaculaire et le plus palpitant possible. Grand moment. (Gols - 28/11/19)

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Ah ben tiens, je sens que sur cette action, je vais un peu me désolidariser du reste du monde. J'avoue que je m'attendais à un peu plus de finesse... On a profité de ce film pour descendre rétrospectivement La Haine de Kasso au nom d'un certain "réalisme" ou en évoquant à propos de ce dernier un évident "manichéisme" mais, franchement, le vol d'un lionceau dans un cirque des frères Lopez est-il plus crédible que la récupération d'un flingue de flic dans la cité – les deux points de départ de ces deux œuvres ? Si les acteurs qui jouent les flics semblent prendre un plaisir certain à jouer des gros cons, ils n'en restent pas moins ici des gros cons lambda (sans guère d’aspérités) : un cow-boy qui se croit au-dessus de la loi, un benêt sans aucun sang-froid et un transfert qui ne peut que constater le manque de professionnalisme (et de psychologie, et du sens des responsabilités, et d’honnêteté intellectuelle…) de ses deux comparses... Ces derniers disent qu'ils se font "respecter" parce qu'ils pensent se la jouer à la coule avec certains pontes de la teci, alors même qu'ils sont pris tout du long pour ce qu'ils sont : de pauvres types, de sombres cons ; pas de manichéisme ici, mouais, mais au moins de bons vieux archétypes qui ont la vie dure : le trafiquant repenti qui se la joue vieux sage depuis qu'il est tombé dans le Coran, des intermédiaires pouraves, des Paki profiteurs, des gitons gros bras et bêtas à bouffer de la paille... J'avoue que plus d'une fois, je me suis senti un peu mal à l'aise face à certaines situations tant celles-ci sonnaient malheureusement un peu faux (et le jeu des gamins qui sont "choqués" à chaque phrase ne m'a guère plus attendri) - quant au "suspense" final, il n'est lui aussi guère plus « transcendantal » et malin que celui du film de Kasso (que je dois bien défendre pour la première fois de ma vie). Voilà pour le fond. Au niveau de la forme, il faut reconnaître que le film de Ly tient le rythme grâce à ce montage efficace et à cette capacité de filmer la montée de la violence ; le carnage final dans cette cage d'escalier tourne à l'enfer pour nos flics pris à leur propre piège (la loi du plus fort, au-delà de toute légalité). Un film sans doute coup de poing au niveau de la forme mais qui se laisse gentiment aller à quelques facilités au niveau des personnages et du scénario (quant au fait que cela se déroule sur 24h pour jouer sur la dramatisation, ce n’est point tant gênant... pas plus que dans La Haine d'ailleurs, dit-il pour enfoncer le clou). Un premier essai un peu "brut(asse)".  (Shang - 23/03/20)

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