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On prend les mêmes qu'on fout à poil et on recommence. Deuxième volet d'une trilogie entamée avec White Epilepsy et terminée avec Unrest, Meurtrière creuse le même sillon effrayant et intrigant, attirant et repoussant. On connaît désormais le principe : dans une pénombre calculée, Grandrieux suspend dans une sorte de flottement amniotique des corps nus, qu'il agite de quelques soubresauts et de légers mouvements pour, par un subtil jeu d'ombre, en tirer des formes étranges, monstrueuses, comme pour fabriquer une érotique nouvelle. Ce film-là est sûrement le plus riche, puisque sur une heure on a bien droit à une bonne vingtaine de plans : corps de femmes nues, donc, mais parfois pris seuls parfois entremêlés façon puzzle dans des plans qui éliminent volontairement tout visage, toute personnalité. Seule la couleur de la peau, et les signes particuliers de formes et de vieillissement distinguent ces femmes. Grandrieux colle entre eux ces plans à intervalles réguliers par des fondus enchaînés de toute beauté qui augmentent encore l'effet d'entremêlement. Le tout baigne dans une atmosphère mi-morbide mi-lascive qui fait son effet. On a parfois l'impression de voir des tableaux de Bacon animés, et Grandrieux filme ces corps en vrai esthète de la peau et du mouvement. C'est brutal, violent parfois, mais l'effet ralenti et l'impression de flottement rend tout ça curieusement doux, un peu comme si tout se passait sous l'eau. On ne sait pas trop si on assiste à des êtres en train de baiser ou en train de s'entretuer, si ces corps sont offerts ou étalés, si on doit bander ou faire le 17. De temps en temps, rarement, un visage apparaît, la plupart du temps hurlant silencieusement, et on hésite, cette fois encore, entre cris de douleur ou de jouissance. L'atmosphère d'inquiétude, qui justifie le titre (j'y reviens), est décuplée par l'utilisation du son : bruits sourds qu'on dirait là aussi enregistrés sous l'eau, souffles profonds amplifiés, curieux sons à l'origine floue comme provenant d'un lointain extérieur...

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Bien, et on en fait quoi de tout ça ? On ne sait pas trop, mais reconnaissons que l'ambiance est fascinante. On reste scotché devant cet objet bizarre, morbide et beau, entraîné par le rythme lent et étrange mis en place. En position de voyeur, le spectateur contemple ça comme depuis une meurtrière (je vous avais dit que j'y reviendrais), puisque le cadre est rectangulaire et très réduit. Peu à peu se dégage une ambiance très inquiétante, ce que confirme un des derniers plans, impressionnant : un visage enfin filmé frontalement, à la fois sadique et abandonné, souffrant et apeuré, ce qui tend à donner une image plutôt sanglante à tout ça : peut-être assiste-t-on à un meurtre, là, avec la caméra comme arme du crime (bonjour Michael Powell), avec notre regard comme témoin. En tout cas Grandrieux donne aux corps une nouvelle forme, nous donne à les voir de façon différente, comme des masses déréalisées, anonymes, comme de pures formes, comme privés d'érotisme ; ce qui bien sûr les rend encore plus sexués. A mi-chemin entre la danse et l'installation de musée, Meurtrière est un objet brillant et fort, à regarder certes très en forme, mais à regarder à tout prix.

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