continuer_-_versus_production__c__k

C'est bien la première fois que Joachim Lafosse éveille mon intérêt. Bon, ça ne sera pas encore pour cette fois qu'il déclenchera mon enthousiasme irrépressible, mais je note qu'avec Continuer, il marque quelques points. Adaptant assez librement (et assez habilement) un roman inégal de Mauvignier, le voilà parti au Kirghizistan, pays peu filmé, il faut le reconnaître, en compagnie de deux acteurs dont on n'attend pas grand chose : Virginie Effira et Kacey Mottet-Klein, pas les deux compères les plus géniaux sur la papier. Il y a aussi deux chevaux bien courageux, puisque voici le pitch : en bisbille avec son fils, une mère de famille l'entraine dans un treck à cheval à l'autre bout du monde, histoire de tenter de le retrouver, de renouer le dialogue. D'abord réfractaire, le gars va peu à peu apprendre, au contact du danger, de la fatigue et de la découverte de l'altérité, à regarder cette mère comme un être humain. Simplissime et sobre, voilà le créneau du film, qui ne joue pas aux équilibristes avec les sentiments mais dessine un trait droit pour montrer ces personnages perdus et attachants.

image_content_24760458_20190122224344

C'est une surprise, mais les deux acteurs sont bien : lui est surtout convaincant dans la première partie, où il interprète un jeune homme hargneux, arc-bouté sur la rancune, enragé d'être perdu au milieu de nulle part (ensuite, il est plus terne) ; elle est vraiment bien en mère tourmentée qui endure les chocs émotionnels envoyés par son fils. Lafosse les filme dans leur plus complet dénuement, et excelle à filmer ces grands paysages vides et ces deux petits gusses au milieu. Il y a même quelques inspiration westerniennes dans l'utilisation de ce beau décor naturel, et dans l'écriture du scénario : si les évènements proprement dits sont rares, ils sont suffisamment marquants pour tendre le film, dessiner une menace sous-jacente. C'est d'abord un flingue qui circule entre les deux, dont on imagine bien qu'il va avoir à jouer un rôle par la suite ; c'est ensuite une scène très tendue avec des autochtones menaçants ; c'est une séquence de sables mouvants là aussi pleine de suspense ; et enfin la confrontation avec les gens du cru employés pour ferrer les chevaux et qui ont des méthodes pour le moins musclées, petite goutte d'eau qui fera passer notre duo dans le côté lumineux de la Force. Si le film place ainsi à intervalles réguliers des séquences plus tendues, l'essentiel est concentré sur ce couple qui traverse les paysages à cheval, muet, rancunier, râleur. Non seulement le regard porté sur les chevaux est très beau, mais les relations humaines, là aussi, en ressortent densifiées avec peu de mots.

x240

Il est vrai qu'on déchante dans la deuxième moitié du film, quand les relations s'apaisent entre la mère et so fils, et deviennent même proche de la complicité. Lafosse gère mal le passage entre les deux états, on ne comprend pas la bascule (tout comme, il me semble, dans le roman de Mauvignier). Le jeune homme fait le pire avec son cheval, discute tendrement avec maman alors que deux scènes plus avant il était prêt à la tuer, il manque à mon avis une partie du scénario. Celui-ci tombe carrément dans le mièvre, et les deux acteurs sont bien moins à l'aise dans ces scènes convenues (notamment la longue séquence de fête où la mère fricote un peu avec un gars, au grand dam de son fils) que dans le simple enregistrement de leurs faits et gestes en milieu hostile. On retiendra de la chose le beau regard sur le territoire et sur les bêtes et la subtilité de Lafosse pour filmer les scènes muettes mais signifiantes : et on oubliera sa chute dans la trame à tout prix qui s'ensuit.