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Premier film en couleurs pour Wiseman, et il choisit un de ses décors les plus tristes : un grand magasin de luxe à Dallas, un de ces gros blocs proposant aussi bien des fringues que des jouets ou des bijoux à un public de ménagères de plus de 50 ans triées sur le volet. Nous sommes en 1983, le capitalisme a déjà gagné la partie et peaufine ses armes : en flânant mine de rien dans les allées de Neiman Marcus, Wiseman sait ce qu'il fait. Son film est un enregistrement des méthodes pour faire du fric, qui ne se cache même plus pour dévoiler ses buts ultimes : conquérir le terrain, et tant pis pour le cynisme. Fidèle à ses habitudes, le bon Frederick se promène dans les rayons du magasin, filmant là les hésitations d'une bourgeasse sur le choix de sa robe, ici les yeux pétillants d'un type lorgnant un bracelet en or, plus loin un photographe faisant prendre des poses à ses modèles. Et puis il filme l'envers du décor, ces réunions marketing où se planifient les opérations de soldes, les campagnes de pub et les plans de communication. Entre ces longues séquences, il attrape aussi comme par accident des détails marrants, comme ces gusses déguisés en nain qui errent dans les rayons (on est à la période de Noël) ou cette fête anniversaire qui aurait pu être ringardissime et qui est un vrai moment d'authenticité : un gars déguisé en poulet engagé pour venir fêter son anniversaire à une employée hilare, instant de vérité au milieu de cet univers ouaté en surface et bourbeux dans le fond mais toujours propre.

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Certaines séquences sont extraordinaires : le patron qui prévoit une vague campagne de promotion qui consiste à appeler les meilleurs acheteurs de chaque rayon pour leur faire croire à une opération de soldes ; une candidate à la vente, infâme jeunette déjà pourrie par l'ambition et l'appât du gain ; une cliente capricieuse, archétype de la toute puissance de celle qui possède et qui sait, qui essaye robe sur robe en se moquant ouvertement de la dévotion surjouée des vendeuses. Le film n'est pas toujours à cette hauteur-là, c'est vrai, et a tendance à être un peu répétitif parfois. Pour une fois, on n'a pas l'impression que Wiseman fait le tour du sujet, mais qu'il a plutôt fait un petit bout de chemin là-dedans et est reparti. Les intentions sont comme toujours habilement cachées sous le vernis de l'objectivité, ce qui ouvre les possibilités de lecture : on peut aussi bien voir là-dedans la critique du capitalisme que j'ai mentionnée qu'un hymne à la joie ou qu'un film sur la communauté, sur des gens différents qui se côtoient, credo de Wiseman depuis toujours. En tout cas il ne ménage cette fois pratiquement aucune sortie sur l'extérieur (seuls les fameux plans d'ouverture et de fermeture sont bien là), augmentant encore cette impression d'enfermement dans un lieu clos. Que celui-ci soit consacré aux joies de la consommation n'est peut-être pas complètement étranger à l'idée d'emprisonnement.

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