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Kaufman, armé de tout son académisme très 90's, entreprend d'adapter un des journaux d'Anaïs Nin, celui consacré à sa rencontre avec Henry Miller et June Smith dans les années 30. Pas une mince affaire, tant l'écriture fine et psychologique de la belle semble difficile à faire passer à l'image. C'est pourquoi le bon bougre se vautre allègrement avec cette adaptation maladroite, scolaire et toute bancale. Grand amoureux de Miller, j'ai voulu oublier les inexactitudes historiques de la trame, les flous biographiques, les arrangements divers pour ne me concentrer que sur le film. Après tout, le personnage de Miller lui-même intéresse beaucoup moins Kaufman que celui d'Anaïs, et il se concentre surtout sur le Paris interlope de ces années-là, sur les pulsions sexuelles et saphiques de Nin. Tant pis donc si, selon un cliché éternellement ancré quand on évoque Miller, l'auteur de Tropique du Cancer est ici réduit à son goût pour le sexe, tant pis s'il est dépeint comme un gorille plein d'hormones, égoïste et neuneu, tant pis si on n'aborde jamais le travail d'écriture comme un acte de création mais qu'on le montre comme un acte glamour et spectaculaire. Oublions, dis-je : Kaufman a visiblement survolé l'oeuvre de Miller et le fan que je suis trouverait trop de raison de grincer des dents devant cette caricature de l'écrivain, campé par un Fred Ward peu expressif sous son postiche de crâne chauve à la colle apparente.

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Place donc au grand barouf de la reconstitution. Kaufman a les moyens, et ne se prive pas de le montrer, avec ses intérieurs hyper-chiadés de bordels décadents et ses plans plein de figurants bien costumés. Le temps qu'il n'a pas passé à lire Miller, il le passe à composer des plans chiadés destinés à nous édifier sur la vie quotidienne des gens libérés de cette époque. Sa vision de la bohème laisse rêveur : un univers fantasmatique et rêveur rempli de clowns (Pierre Etaix en renfort, plus une poignée de magiciens et de contorsionnistes parfaitement compétents), au sein duquel les écrivains et autres artistes se dévergondent dans un Paris envahi par la brume et la misère. Si les intérieurs sont soignés, les extérieurs sont étonnamment pauvres, le budget n'étant pas extensible. Il noie tout dans des brouillards très artificiels, se contentant de faire passer par-ci par-là un vieux tacot pour justifier son machin.  Dans ces décors tellement scolaires qu'ils ressemblent à un théâtre de marionnettes, voici donc filmés les émois amoureux et les questionnements sexuels de la jeune et belle Anaïs (Maria de Medeiros), confrontée à l'excitation convergente de la présence de June, vénéneuse vamp hystérique, bisexuelle et insaisissable (Uma Thurman) et de l'impulsion artistique nouvelle de Miller. Sexe et littérature tourbillonnent dans un même mouvement et l'éloignent de plus en plus de la vie réelle représentée par Hugo, son mari trop sage (Richard E.Grant).

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Le rythme est mortel, le scénario trop écrit et trop transparent dans ses intentions, tout ça sent le Graaaaand Cinémâââââ comme on n'en fait plus, on sent à chaque plan Kaufman tirer la langue pour rendre son univers le plus juste possible. Mais tout ça ressort artificiel et chic, jamais le Paris bohème n'est crédible, Kaufman est sûrement trop bourgeois pour arriver à rendre ce mélange de fascination et de laideur que les livres de Nin et de Miller évoquent. Tout est propre, presque hygiénique, là où il aurait fallu que le bougre plonge dans le sordide, dans l'impur. Quand Nin entre dans un bordel ou dans une boîte lesbienne, la composition des plans est tellement académique, tellement asservie à l'ordre, qu'on perd toute impression de danger, de trouble. Cela dit, les scènes de sexe sont plutôt réussies, et ce malgré le fait que Thurman a visiblement déclaré par contrat qu'on ne verrait pas le plus petit début de cuisse de sa plastique. De Medeiros, elle, se donne corps et corps dans l'aventure, et s'avère finalement plutôt convaincante dans le rôle, voire même la seule à y croire vraiment. Les scènes où elle contemple bouche bée les mille nuances du sexe s'accomplir sous ses yeux (entrée officielle de Brigitte Lahaie dans ce blog) sont assez troublantes, parce que Kaufman a compris ce qu'était l'érotisme, ou par où il passait en tout cas : par le regard. C'est le seul intérêt de ce film, qui développe sinon un gloubi-boulga psycho digne des plus belles pages de Marie-Claire.