9782070402281,0-1026385Quel bonheur de se retaper un petit Cendrars de temps en temps, histoire de changer de point de vue, d'aller voir un peu plus loin que son nombril, d'aller traîner machette à la main dans la jungle brésilienne à la recherche d'un serpent multicolore ou d'un vestige ancien. D'Oultremer à Indigo fait partie de ces petites merveilles modestes que le maître a pondues souvent, qu'il a appelées "Histoires vraies", mais qui sont peut-être bien un mélange de vérité et de mensonges éhontés. On s'en fout : il y a dans ces histoires tant de sincérité, d'authenticité, qu'on se moque bien de savoir si elles lui sont réellement arrivées ; il suffit qu'elles soient cohérentes dans le dispositif poétique que le bougre déploie, et Dieu sait si elles le sont. C'est donc essentiellement au Brésil que se passe cette fournée 1940. A l'occasion de rencontres avec des personnages souvent hauts en couleurs, Cendrars y raconte quelques aventures sentimentales ou sportives qui rivalisent de drôlerie et d'invention. Cette poignée de nouvelles mêlent dans un même élan et dans une même joie amour et mort, tragédie et pathétique, anecdotique et grands symboles. C'est parfois presque rien, comme cette première nouvelle qui ne décrit qu'un minuscule fait et ne sert qu'à introduire à la prose colorée et expressive du bougre. Ce n'est pas l'histoire en elle-même qui l'intéresse, mais plutôt les occasions quelle donne de faire montre de son écriture extraordinaire, qui emprunte aussi bien à une poésie naturaliste, libérée de toute contrainte, qu'à une érudition historique très en place : Cendrars est à la fois poète, sociologue, romancier, historien, anthropologue, ethnologue, zoologue...

Mais certaines histoires déploient de façon très discrète de beaux portraits humains, comme cette longue nouvelle qui raconte les amours tumutueuses entre un "Amiral" et la femme la plus riche du monde, défigurée dans un accident. Plus que par les détails de cette histoire eux-mêmes, c'est encore une fois par le style qu'on est accroché : les très longues phrases de Cendrars, magnifiées par des adjectifs magnifiques (la deuxième fois seulement que je tombe sur le mot "coruscant"), sont tumultueuses et acrobatiques, menacent sans arrêt de se perdre, et retombent miraculeusement sur leurs pieds en fin de parcours. Le style est très érudit, parfois même assez précieux, ce qui tranche avec l'aspect populaire de ce qui est raconté : c'est comme si un grand écrivain se frottait au peuple, et c'est bien le cas. Cendrars n'aime rien tant qu'aller traîner ses guêtres dans les confins de ce monde, et même s'il aime son confort (les voyages en paquebot douillet, le goût pour les aristos et la passion de la chair en attestent), il n'est jamais plus heureux que quand il est à l'affût d'un tigre dans la jungle à l'aube, ou pris dans une tempête homérique. A ce titre, la nouvelle consacrée à ses chasses (au boa, au tigre, au crocodile) est sûrement la plus passionnante, la plus drôle et la mieux écrite. En tout cas, chaque ligne de ce livre est une merveille d'évocation, comme une prière : il suffit que Cendrars écrive le mot "cap" ou le mot "arbre" pourqu'il nous plonge dans un univers dépaysant, étrange, dangereux. C'est ce qu'on appelle la magie.