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Gloire à Arte qui a proposé cette version complète (7 heures) en version restaurée de toute beauté, qui permet de découvrir cette fresque intime dans tout son éclat. Connaissant très mal Abel Gance, j'ai pu constater l'originalité du bougre, qui creuse ici dans le mélodrame une trace très nette, en marge de ses contemporains : La Roue est toujours regardable 100 ans après, ce qui n'est pas le cas de nombre de films du genre. Pourtant, il est plutôt sobre, non dans le ton qui envoie sacrément du paté, mais dans la mise en scène. Si Gance est très présent et très personnel dans la réalisation, on ne trouvera pas vraiment là-dedans de plans tarabiscotés, baroques ou stylés à mort. Lui préfère la beauté classique des plans, et compense par un usage parfait du montage, par une direction d'acteurs géniale et par le sens du rythme les trouvailles visuelles de ses contemporains. Il en résulte un très long film qui se déguste en apesanteur, possédant son rythme propre, lentissime mais jamais chiant, imposant sa vision et son tempo. On en ressort ébloui, épaté par le savoir-faire et la connaissance intime de son spectateur qu'y montre Gance.

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Sisif est un brave cheminot qui trouve dans les décombres d'un accident de train une petite fille orpheline, Norma. Il détruit les traces du passé de celle-ci et la recueille en tant que sa fille. Le temps passe, Norma grandit et devient une gorette gironde. Sisif se rend compte qu'il est devenu amoureux d'elle ; mais il ne peut pas le lui avouer, puisqu'elle est sa fille, enfin non, mais bon, il ne peut pas (là, il y a eu un dilemme que je n'ai pas bien compris, la morale a dû changer depuis 1923 ; j'aimerais savoir pourquoi le gars n'avoue pas à Norma qu'il n'est pas son père et qu'il l'aime... Bon). Il va donc la marier avec l'aristo de service, de Hersan, au moins elle pourra amener un peu de beurre dans les épinards de la famille qui crie famine. Mais bim voilà-t-y pas que Elie, le fils légitime de Sisif, découvre lui aussi qu'il est amoureux de Norma. C'en est trop, il faut éloigner cette jeune beauté des regards et de la vie des deux bougres : Sisif et Elie vont passer leur existence à éviter Norma, à la pleurer amèrement, à la conspuer quand ils la croisent, au grand dam de tout le monde. Ca va s'arracher les mains de tristesse, ça va perdre ses yeux et sa locomotive et sa dignité et jusqu'à sa vie, parce que le destin est un monstre qui broie tout sous sa roue diabolique.

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En v'là du drame en v'la. Il est vrai que le scénario n'est pas avare en coups du sort. Pourtant, il se passe étonnament peu de choses dans le film : chaque événement est raconté avec minutie, et Gance multiplie les angles de prises de vue à chaque petit battement du coeur de ses personnages. Dès qu'un événement les secoue, même infime, il déploie sa grammaire cinématographique, qui n'est pas mince : il connait tout de son art, de l'utilisation des caches aux fermetures à l'iris, des travellings aux panoramiques, des plans d'ensemble aux gros plans... On capte ainsi les sentiments des personnages par le cinéma et par lui seul, les cartons, d'ailleurs très littéraires (Cendrars a participé à la chose) ne servant qu'à en rajouter une louche dans la grandiloquence de l'histoire. A ce jeu, le film est rempli de coups d'éclat et de grands moments : l'accident de train du début, les petits jeux innocents de Norma et Elie, la tentative de suicide de Sisif, les atermoiements amoureux. La troisième époque est certainement la plus belle, parce que dans l'immense décor des Alpes enneigées, Gance s'en donne enfin à coeur joie dans le bigger than life. Il y a un duel entre Elie et de Hersan qui vaut son pesant de boules de neige, et la science incroyable du montage peut s'épanouir pleinement à cette occasion : non seulement Gance pratique le montage parallèle avec virtuosité, mais il tente aussi des expérimentations visuelles étonnantes avec le montage, par exemple grâce à ces plans très courts montés cut pour augmenter la sensation de suspense.

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Les acteurs sont proprement fabuleux, à commencer par Sisif (joué par Séverin-Mars (1873-1921)), qui sait prendre des poses hyper graphiques et jouer de toutes les nuances de son visage : essayez de camper un aveugle aussi convaincant, vous ne lui arriverez pas au petit orteil. Quant à Norma (Ivy Close (1890-1968), inconnue au bataillon de mon côté), elle est fascinante, capable de jouer les adolescentes enjouées avec le même enthousiasme que les femmes vieillissantes et happées par la tragédie. Ajoutez-y une poignée de seconds rôles drolatiques (notamment un certain Machefer, cheminot qui baille sans arrêt, ou un minéralogiste passionné et cocu), plantez tout ça dans les décors somptueux des montagnes, des petites maisons de prolo, des locomotives fumantes, et vous obtenez le film le plus puissant qui soit. Seule la musique m'a un peu dérangé : Arthur Honegger a semble-t-il enregistré icelle sans faire gaffe aux images, si bien qu'on peut se retrouver avec une comptine pour enfants placée sur un des sommets de violence du film... Mais on se laisse entraîner comme un gosse par ce film, par ce rythme étrange imposé par Gance, par la très belle expressivité de ces comédiens, par la beauté de tout ce qui nous est montré ici. Grand film, oui.

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