9782714475831,0-6049653Il est certain que je préfère de beaucoup le Murakami romancier au Murakami essayiste, mais avouons quand même qu'avec ce bouquin, j'ai retrouvé avec délice le style précieux et fragile du sieur, tout en apprenant pas mal de choses sur sa "méthode" et sur lui-même, tout en prenant une ou deux leçons sur l'écriture en vue de mon grand oeuvre à venir, c'est bien payé. Pour une fois, le bon auteur sort de sa réserve et de son silence pour nous narrer par le menu les arcanes de son métier, les recettes de son succès et le pourquoi de son écriture. Il le fait avec une simplicité et une modestie qui font plaisir à voir : dès qu'il sent qu'il se met un peu en avant, qu'il se désolidarise du tout-venant de la littérature, il s'excuse dix mille fois. Il a tort : il y a quelque chsoe de fascinant à voir la précision millimétrique qu'il met dans ses écrits, la somme de relecture, de travail, de réflexions, et surtout de labeur qu'il place dans chacun de ses livres. Dans les premiers chapitres, on découvre le jeune Murakami, tenancier de bar et fana de musique, écrivain en devenir qui reçoit l'inspiration comme un choc : le bruit d'une balle de base-ball sur une batte, et le voilà qui nous pond aussi sec Ecoute le Chant du vent... On a du mal à le croire mais le gars a l'air tellement convaincu qu'on accepte. Tout comme on accepte (et admire) la méthode avec laquelle il a écrit son deuxième livre : d'abord écrit en anglais pour trouver la plus grande simplicité, la plus grande pureté, puis traduit tel quel en japonais. L'occasion de vérifier la passion de Murakami pour la littérature américaine, Hemingway, Carver ou Fitzgerald en tête. Oui, il y a bien cette sobriété-là dans les meilleurs livres du bon maître japonais. Il avoue ses modèles comme un fanatique de base, et encore une fois, sa modestie ravit.

Dans les chapitres suivants, Murakami aborde un à un quelques thèmes intéressants : le rapport au public, le style, le choix des sujets, le rythme de travail, le comportement face aux critiques et aux Prix littéraires. On sent bien qu'il en a bavé dans son pays par rapport aux critiques, et que ce putain de Prix Nobel qui lui échappe sans cesse lui reste un peu en travers de la gorge ; mais il compense cette frustration par le travail, et la description de ses journées, qui feraient pâlir le plus ascète des bonzes, est un térsor (un peu effrayant) d'organisation et d'obsession. On en sera un peu pour nos frais si on cherche à décrypter le mystère du génie murakamien : il est incapable d'expliquer d'où lui viennent ses idées, pointant seulement le fait (pour moi incompréhensible) qu'il laisse ses personnages vivre d'eux-mêmes et se contente de consigner leurs actes. Mais on apprend quand même que son travail ne va pas complètement de soi et n'est pas aussi simple qu'il le dit : l'importance du pronom personnel (vous aviez remarqué, vous, à partir de quel roman il a utilisé la troisième personne ?), le choix de la nouvelle ou de la forme longue, l'équilibre de la phrase, la musique d'ensemble, tout est savamment pesé façon geek dans le secret de son laboratoire intime. Profession Romancier est écrit qui plus est dans une langue légère et précise (bien que parfois un peu répétitive, ce qu'il reconnaît lui-même en conclusion), souvent drôle (l'auto-dérision est omniprésente), intelligente, dynamique. Je ne saurai donc trop vous conseiller cette petite entrée dans les secrets d'une écriture géniale, même si au bout du compte on n'a qu"une impression : celle que la création artistique est un domaine indescriptible.