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On n'attendait pas grand chose du réalisateur de Very Bad Trip. Aussi c'est vrai qu'on est très agréablement surpris par Joker, film plutôt bien tenu, développant une véritable ambiance et abordant le genre des super-héros avec inspiration. Bien, une fois cela dit, notons quand même que si le film est intéressant, ce n'est guère la faute à Todd Phillips. Le gars se contente d'allumer sa caméra et de la laisser enregistrer la travail sidérant de son acteur principal : Joaquin Phoenix, star sans conteste de ce métrage, monstre de construction qui efface tout le reste du film, au point qu'on regrette un peu qu'il constitue le seul intérêt de la chose. Ni le contexte, ni le scénario, ni l'univers (malgré les beaux décors), ni les seconds rôles, ni rien du tout ne parvient à résister devant la déferlante Phoenix. Voici donc un film d'acteur, avec tout ce que ça comporte de grandeur et de ratés. Si le gars n'était pas aussi bon, il y aurait plus de ratés que de grandeurs ; mais avec lui, on ressort somme toute relativement satisfait de la salle, avec l'impression qu'au moins un gusse dans toute la bande a bossé.

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Quelle est l'origine du Joker, le pire ennemi de Batman, pourquoi est-il si méchant ? Oui, l'enjeu du film est à ce niveau, et aborde avec un sérieux papal cet improbable pitch. C'est ce qui gène le plus : Phillips se prend grave au sérieux et multiplie les acrobaties psychologiques pour ce film de collégiens. On peut aborder de façon analytique la thématique des super-héros, comme exercice intellectuel, mais de là à produire un film aussi solennel, il y a une marge. Bon, tant pis, acceptons et voyons le résultat. Arthur Fleck est un schizophrène complètement barré, obsédé par son envie de faire rire les gens alors qu'il n'est strictement jamais drôle, et qu'il déclenche même souvent l'inquiétude avec son rire dément et irrépressible qui jaillit dans les moments les plus incongrus. A force de cultiver cette frustration, et à force aussi d'être maternée par une génitrice bien allumée elle aussi, à force de se fantasmer en star du stand-up et à force de subir les moqueries et les violences de son entourage, à force de mater l'émission comique de Murray Franklin (De Niro, assez médiocre, sauf quand il fait le mort, hilarant) et de se fournir en armes à feu, le gars vrille complètement et devient un monstre de blocages, de violence, de rancune. Jusqu'à ce que... Dans les dernières minutes, le Joker deviendra même une sorte de leader politique malgré lui, menant une révolte populaire violente, son masque servant façon gilet jaune de symbole à la rébellion contre les puissants ("Kill the Rich", affiche une banderole, et on se demande si Phillips n'a pas eu la main un peu lourde). C'est presque l'aspect le plus intéressant : comment un fou violent devient un héros populaire. Sa danse dérisoire, jadis irrépressible (beau clin d'oeil à Nicholson), il la transforme alors en démonstration d'engagement, en "mime" symbolique, et c'est assez malin d'avoir ainsi transformé ce petit mec sans envergure en leader.

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Mais Arthur est avant tout un fou, et se moque de la politique. Le film montre bien la progression du personnage, de loser en mec accompli, qui comprend que la violence et le Mal sont sa voie. Répétons-le : Phoenix est impressionnant. Tous les plans, absolument tous, lui sont consacrés, il ne quitte en gros jamais le beau milieu de l'écran, mais c'est justifié. Sa méticuleuse construction de personnage est géniale, il a parfaitement compris la folie (ce rire nerveux sera la bande-annonce de vos futurs cauchemars), et montre avec une concentration extrême et une minutie de chaque instant la montée de la violence chez ce monsieur Tout-le-Monde frustré et empêché. L'Oscar lui tend les bras. On pense bien souvent à The King of Comedy, non seulement par la présence (dans le rôle inverse) de De Niro, mais aussi dans ce joli thème du mec qui veut réussir mais échoue totalement dans sa carrière de comique, et devient alors l'antithèse du comique : le violent. Dans cette révolte du petit peuple contre les puissants, on pense aussi à Taxi Driver. Bref, le film est scorsesien ; mais il ne parvient jamais à la puissance de Scorsese : trop petit bras, pas assez inventif au niveau de la mise en scène, il reste désespérément accroché à sa franchise "comics" et manque sa cible au bout du compte. Ceci dit, on se dit aussi qu'avec un bon réalisateur, le film n'aurait pas donné autant de place à son acteur, et serait donc passé à côté d'un travail éblouissant. Donc, allez, avouons-le : c'est pas mal du tout. (Gols 18/10/19)

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Oui, c'est pas mal, un peu comme si Todd Philips était tombé sur une bonne histoire sans trop l'avoir fait exprès. Si Phoenix atteint les sommets, il est tout de même bien encadré par des décors cradingues à souhait et une musique de l'étonnante Hildur Guðnadóttir gonflée à la testostérone. Le choix scénaristique sans doute le plus étonnant (et le plus intéressant aussi), c'est d'avoir fait de cet hurluberlu de Joker (c'est quand même au départ un vrai bras-cassé dans son maniement des armes à feu) une victime. Une victime de trois couillons friqués qui vont abuser de lui (et vite le regretter), une victime de son éducation et des agissements de sa mère (qui va le regretter plus en douceur), une victime de son collègue (qui lui fait un  petit dans le dos - un vilain procédé qui se retournera (c'est le cas pour le coup) contre lui), un victime des médias et de l'embourgeoisé Robert de Niro, toujours supérieur, toujours moqueur (Barthès, lors de son interview merdique de Phoenix, aurait eu l'air aussi malin que de Niro avec une bastos dans le front - enfin de quoi lui couper la chique et l'envie de ricaner : je dis ça, je ne lui souhaitais pas, bien sûr) : de Niro, désormais meilleur acteur mort que vivant, en sera aussi pour ses frais. Bref, Joker, et c'est peut-être cela qui est le plus fort de fruit, est une victime totale de cette société qui broie, qui écrase le petit, le faible et va devenir par la force des choses (et deux trois coups de feu opportunistes) une sorte de symbole des petites gens, des sans-dents, des rebelles sans forcément une cause. Philips ou Phoenix ont beau renier le fait d'avoir fait un film politique, cela demeure sans doute l'aspect le plus croustillant ici, en tout cas le plus dans l’air du temps - malgré eux, on dira. Reste, aussi, bien sûr, le Gols l'a dit et redit plus haut, la transe de Joaquin aussi à l'aise dans les scènes ultra casse-gueule (sa danse post-nicholsonienne est une vraie trouvaille qui fout autant les boules qu'elle est inspirée) que dans les moments les plus tendus, les plus caustiques : il écrase ce pauvre de Niro de son charisme, de son mordant, de sa causticité, de sa haine froide. C'est en effet lui qui ajoute à cette œuvre ce petit quelque chose en plus qui rend chaque scène (malgré les longueurs et les creux) un peu plus intrigante. Ok pour ce joker qui mit k.o. Venise en foutant le feu au lion - c'était au moins un choix osé, qui ne sentait pas trop la poussière.   (Shang 12/11/19)

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