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Toujours dit qu'il fallait éviter de s'installer dans un bled paumé de la pampa brésilienne, moi. Les gens de Bacurau ne l'ont pas compris, eux, et ont créé une communauté petite mais soudée, pauvre mais solidaire, où quand une vieille meurt, tout le village l'accompagne à la tombe, où un type fait office de journaliste local, où des vigiles ont été placées à l'entrée pour prévenir les dangers. Quand commence le film, le danger menace effectivement : après avoir traversé une route encombrée de cercueils, Teresa arrive à Bacurau pour y trouver sa grand-mère décédée, la localité rayée des cartes et le village harcelé par de curieux envahisseurs. Ceux-ci tuent au hasard les habitants, sans but. Peu à peu, on commence à comprendre les tenants et aboutissants de la chose : de riches Américains se sont offert un safari exotique, dont le but est de dégommer un village entier à grands coups d'armes à feu. La résistance va s'organiser dans le village, qui en a vu d'autres, et la violence se réveiller à nouveau, après les années de dictature et de sang.

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Dans un premier temps, on ne comprend rien à ce film. Autant vous le dire. Le premier quart d'heure est même très confus, Mendonça Filho mettant son point d'honneur à ne nous donner les explications qu'au compte-gouttes, et préférant déployer un style "réaliste poétique" très dépaysant et un peu destabilisant. L'intrigue se situe dans un futur proche, les drones planent au-dessus de Bacurau, les morts fleurissent sans explication, on peut partir dans des scènes très poétiques (l'enterrement de la vieille) puis tout à coup se faire remettre les deux pieds bien sur terre (le premier carnage). Bref on est perdus. Et puis, petit à petit, le truc se met en place, avec une cohérence parfaite, sans jamais pour autant passer dans le vraisemblable ou le logique : on est bien dans un cinéma latino-américain, où la trame sert de fable, où la symbolique est plus importante que les détails de l'intrigue, où es personnages ne sont que des images avant d'être des êtres de chair. Ces deux motards maléfiques qui rentrent dans le village sont les premiers messagers de la malédiction qui s'abat sur la village : d'abord passifs, les habitants de Bacurau vont s'unir, aller retrouver des hors-la-loi ayant pris le maquis, transformer leur village en piège, et attendre l'envahisseur. Et on comprend vite qu'on a face à nous un film politique, qui ne s'embarrasse d'aucune pudeur quand il s'agit de filer son allégorie : c'est le combat de l'homme primitif (tous ces gusses nus qui attendent l'ennemi) contre l'homme civilisé donc corrompu ; c'est le combat du pauvre contre le riche ; c'est le combat des pays dominants sur les pays dominés : c'est le combat des salauds contre les bons, et point. On pense souvent à Garcia Marques dans cette façon d'aborder les thématiques les plus ardues (le sang, la résistance, la violence) par l'image, par l'allégorie, sans jamais pour autant éviter le sujet (le film est hard, parfois gore). Chaque scène peut ainsi être lue politiquement, mais jamais le film n'est lourd ou pesamment imagé : il prend au contraire les traits d'un thriller spectaculaire, remuant, plein de suspense (on pense aussi, de temps en temps, à Carpenter).

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Mais c'est surtout au western qu'on pense, dans cette façon très repérée d'organiser une petite communauté sans un sou dans l'attente de la horde de bandits qui va venir les tourmenter. Bacurau est très agréable dans sa façon de redistribuer les cartes du genre, de mêler la SF, le thriller, le gore, la comédie et le western tout ensemble, tout en restant formellement assez classique. Bien qu'assez mal photographié (l'image granuleuse est moche), bien que joué parfois sans génie (pour un Udo Kier parfait en monstre froid, on a un chef de gang assez grimaçant ou une Sonia Braga un poil en roue libre), bien que parfois mal équilibré et confus, il reste une façon très intelligente et originale d'aborder le sujet de la violence éternelle et de la rébellion contre les puissants. Et il exprime une telle énergie, un tel élan de cinéma, qu'on serait bien sot de bouder son plaisir.