1220340-liberte2rabjpg

Il est des films qui sont comme de longs pensums, et malheureusement Albert Serra, après un film qui m'avait séduit, réalise un de ceux-là. Sur le papier, et dans les premières minutes pourtant, on a très envie d'aimer Liberté : on nous annonce le portrait d'un groupe d'aristocrates du XVIIIème siècle, déchus et décadents, expulsés de la cour du roi pour leurs moeurs quelque peu non-conventionnelles qui les poussent à s'enculer joyeusement et à se pisser dessus dans des parties fines nocturnes ; en gros, oui, des libertins dans le sens ancien du terme. Depuis Salo de Pasolini, on n'avait pas vraiment abordé la philosophie même de ce mouvement qui a pris la morale comme ennemie première, Dieu comme un objet de fascination-répulsion, la mort et le mal comme ultime possibilité de jouir, la liberté du titre comme étendard. On se précipite donc dans la salle obscure (avec quelques badauds qui seront beaucoup moins nombreux à la fin de la séance). Et on assiste dans le premier quart d'heure à un exercice qui allie intelligence et beauté : intelligence parce que dans ce monologue qui ouvre le film, il y a l'essence même du libertinage classique, et qu'on est immédiatement plongé dans le bain, avec ces femmes qui assistent fascinées à l'écartelement d'un condamné à mort ; beauté parce que non seulement la reconstitution est très réussie, mais aussi parce que la photo d'Artur Tort est magnifique, profonde, subtile. On reconnaît en plus le vieil Helmut Berger, rescapé des films de Visconti, et ça fait bien plaisir de le revoir, malgré les rides, les kilos en trop et le jeu très fragile.

IMG_92412-38p29lpbfa7x4fvz7voveo

Mais il nous faudra bien vite déchanter. Serra plonge ensuite ses scènes dans la nuit. Le film ne sortira plus de cette nuit, et de cette forêt où nos aristos vont se livrer à toutes les débauches, entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes, entre hommes attachées et femmes soumises, entre hommes se masturbant et femmes mourantes, entre femmes voyeuses et hommes humiliés, entre hommes pissant et femmes fichées sur des pieux, etc... Les combinaisons sont infinies, la recherche du plaisir total permanent. Au milieu de ce spectacle effarant, les hommes marchent silencieusement, aux aguets, levant la tête à chaque gémissement ou chaque frôlement, la main entre les cuisses la plupart du temps. De temps en temps, la parole vient, pour décrire un raffinement futur, pour ordonner ou supplier ; mais la plupart du temps, le silence prévaut, rompu parfois par un claquement de fouet ou un cri de douleur ou d'extase. On continue à trouver le film formellement somptueux, avec cette lumière très en à-plat pour éclairer les bois, avec ces tableaux qu'on dirait figés, avec ces décors de petites chaises à porteurs dans lesquelles sont poussés gémissements et cris de douleur. Le travail sur le son est spectaculaire, avec ces voix feutrées enregistrées depuis l'extérieur des sas que constituent ces chaises, et qui donnent une impression d'enfermement à ciel ouvert, et avec cette absence de musique qui permet d'écouter le vent, la pluie qui s'approche, l'orage... On continue également d'apprécier le nihilisme qui se dégage de tout ça, cet inassouvissement général qui tourmente ces êtres finalement impuissants à atteindre le stade de la jouissance extrême, cette tristesse morbide. De ce côté-là, c'est très satisfaisant, on a une image "in vivo" des limites du libertinage, de cette soif impossible à contenter.

liberte

Mais alors qu'est-ce que c'est chiant à force ! Serra use d'une radicalté qui lui fait honneur, mais qui devient à la longue insupportable pour le spectateur. Le film, très très long, très répétitif, peu passionnant une fois qu'on a capté le discours et enregistré la beauté des images, devient d'un ennui terrible. Trop figé, trop "pauvre" finalement, assez crade au final, et surtout très prétentieux, il voudrait montrer ces actes sexuello-morbides comme des oeuvres de maître, montant même son plan de gens se pissant dessus comme une composition flamande ou un tableau de Rembrandt. Ce qui en ressort est la vacuité d'un cinéaste trop radical pour être tout à fait honnête, qui fait exprès de faire dans l'ennui total pour prouver son caractère arty. Les rangs du cinéma se vidaient à intervalles réguliers, et il m'a fallu à moi-même (qui n'ai rien contre une certaine dose d'ennui au cinéma) beaucoup de patience pour arriver jusqu'au bout de ce pensum. Le film se terminera au petit matin, sans avoir rien raconté de plus que ça, et nous laissera assez exsangue et perplexe. Tout ça pour ça, un tel talent visuel pour ne rien nous montrer du tout (sauf le minimalisme de l'auteur, brandi comme un étendard d'appartenance), un tel sujet pour ne nous en livrer qu'une surface belle mais trop rapide : c'est bien dommage.

liberte_roman_ynan_4_hero