9782081478398,0-5963389Étant néophyte en littérature argentine, je ne saurai dire si tous les ressortissants de ce pays ont la même, mais il faut reconnaître que cette Agustina Bazterrica est dotée d'une bonne paire, qui fait que son roman s'apparente assez à un bon coup de poing au plexus. Militante écolo prônant le végétarisme (je dis ça sans avoir consulté aucune fiche, mais je l'imagine), elle invente une trame assez incohérente mais super pertinente pour défendre ses idées : dans un futur proche, un virus a rendu les animaux dangereux et impropres à la consommation. On a donc éliminé toute trace d'animaux sur notre planète. Mais dans le même temps, on a mis en évidence les limites du végétarisme. Il faut donc s'y résoudre : la consommation de viande humaine est devenue le quotidien, et des êtres humains élevés en batterie dans ce seul but sont tués chaque jour dans les abattoirs puis consommés, quand ils ne servent pas de cible dans les chasses à courre ou de cobayes pour le prélèvement d'organes. On suit la dure vie d'un boucher professionnel, un type engagé pour sa compétence dans un abattoir, et à qui on offre un jour une femelle à la viande de première qualité. On le devine : le gars va peu à peu s'éprendre de cette femme, ce qui est formellement interdit par cette société schizophrène qui a transformé le cannibalisme en geste ordinaire. Ses convictions vacillent, ses sentiments tanguent, ce petit jeu avec le feu risque de lui coûter cher.

Si on accepte le postulat quelque peu nébuleux, on pénètre avec ce roman dans un enfer total. Bazterrica ne s'arrête pas du tout aux limites du supportable, elle va beaucoup plus loin. Ses descriptions très précises du dépeçage de ces humains sont fascinantes, à la fois gore, révoltantes, et très belles, grâce à son style sec, minimaliste, mais minutieux. Pour un premier roman, on est bluffé par l'audace aussi bien formelle que scénaristique de cette auteur. Toutes les strates de l'horreur sont décrites, depuis la chaîne d'extermination (qui rappelle bien sûr les camps nazis, mais aussi les exactions commises dans le pays de l'écrivaine) jusqu'aux implications religieuse de l'instauration du cannibalisme, depuis la résistance qui s'organise jusqu'au sadisme des chasseurs d'hommes, depuis l'ambiguité de la "novlangue" qu'on a dû inventer pour l'occasion jusqu'aux implications des sentiments qui naissent de la situation. Quant à l'écriture, elle sonne superbement (gloire à la traductrice Margot Nguyen Béraud), dans un flow irrépressible de phrases courtes, ramassées, très factuelles, et d'autant plus effrayantes qu'elles sont froides comme une lame. Bien entendu, le roman ne sert qu'à nous faire prendre conscience de l'horreur de l'élevage en batterie, et de l'abattage à la chaîne de nos amis cochons, moutons, vaches et poulets. La démonstration est lumineuse, je mange plus que de la salade et du quinoa depuis ma lecture du bazar. D'autant que, non contente de nous avoir mis le coeur au bord des lèvres, Bazterrica conclue son livre par une page glaçante et monstrueuse, qui nous arrive sur le blaze sans qu'on l'ait jamais vue arriver. Si vous avez le coeur bien accroché, voilà un livre efficace et de très bonne tenue pour dire l'horreur, lisez ça, moi je vais me servir un steak de soja.