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On était un peu frustrés de finir le film précédent au moment où Jeanne d'Arc entreprenait enfin son voyage vers le Roy pour bouter les Anglais hors de. Heureusement, Dumont, ce coquin, avait prévu une suite, et nous voilà aujourd'hui au fait de toute la vie de la Pucelle, le film se terminant cette fois-ci par la combustion en bonne et due forme de la petite. Jeanne est une suite de Jeannette sans être une suite, en tout cas formellement. On le sait, Dumont n'aime pas être là où on l'attend, et il nous sert donc un film à la fois proche et opposé au premier opus : là où il mettait pas mal d'humour (mais oui), il nous balance aujourd'hui de l'austérité ; là où il insistait sur l'aspect âpre du texte de Péguy, il nous fait écouter la langue avec beaucoup plus de clarté ; là où il saturait son film de chorégraphies, de chants punks, de joie de vivre et d'être au monde, il nous donne aujourd'hui un objet hanté par la mort, les cieux, les limbes. Christophe à la place de Igorrr, Découflé qui range ses danses échevelées, autant dire que j'ai préféré Jeanne, qui le fait renouer avec la rigueur qu'on lui connaît, tout en conservant intacts son style et son regard unique.

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On reconnaît pourtant dès les premières images son style si particulier. Nous voici en rase-campagne, dans un de ces décors qu'il chérit particulièrement : des dunes anonymes envahies par les broussailles, des plages désertées. Au sein de ce décor aussi marqué qu'abstrait (aucune logique historique ou géographique dans ce choix), il filme les premières rencontres de Jeanne d'Arc avec le staff militaire, religieux, moral qui l'entoure, organisant les combats et la reprise de Paris aux English à distance. On dirait que tout le monde se donne rendez-vous dans ce no man's land austère, loin de tout. Toute l'action est reléguée hors-champ, commentée mais pas éprouvée par les acteurs. Le jeu amateur de ceux-ci renforce d'ailleurs à mort l'impression de fausseté, d'artificialité de tout ça : comme d'habitude, Dumont engage les types du coin, peu importe la qualité de leur jeu, lui importent surtout leur présence à l'écran, leur tronche, leur rapport aux autres acteurs. D'où l'impression de "gens qui jouent à Jeanne d'Arc" (comme me le suggérait une belle âme), et non pas de reconstitution historique. Jeanne est visitée tour à tour par ses compagnons de combat, par des évêques ou par des conseillers du roi, et tout se passe dans ce décor perdu au milieu de nulle part : l'impression de théâtre est très forte, et les cadres somptueux de Dumont, définitivement amoureux du western, la beauté de sa captation des visages ou de la disposition de ses acteurs dans l'écran font le reste. C'est du grand cinéma.

CHRISTOPHE

Puis arrive le fameux procès, changement de décor : nous voici dans le somptueux décor d'une cathédrale, filmée tout en angles géométriques, en plongées vertigineuses et en espace par un Dumont dont on retrouve avec délice l'inspiration mystique. Là sont placés de trop petits personnages au sein de cette magnificence, s'agitant pour un procès perdu d'avance par la petite Jeanne. Les dialogues deviennent passionnants, et l'amateurisme des acteurs (à part, tiens, Lucchini, pour une séquence de trois minutes magique, déconnectée de tout, presque rêvée) sert là aussi l'aspect humain en même temps que monstrueux de ce qui arrive à la bougresse. Le choix de l'actrice, beaucoup trop jeune pour le rôle, joue ici en plein : on a l'impression d'une enfant jugée par des hommes, d'une icône éternelle jugée par des humains. C'est parfait, on écoute ces longs monologues, ces palabres morales, et ces tergiversations d'étiquette bouche bée, épaté par la mise en scène austère mais éblouissante. Parlons aussi de la présence de Christophe dans le film, en chanson et même physiquement, qui offre une séquence proprement aberrante, frappée par l'illumination : les aigus de sa voix portent sa prière directement dans les limbes. Le fim est de toute façon très religieux, frappé par la foi et le mysticisme ; Christophe mythifie encore un peu cette histoire. Le film n'abuse pas des chansons du gars, qui seraient lassantes. Mais la musique hantée de Christophe est très présente dans le film, lui ajoutant une aura mystérieuse. Tout ça se termine enfin à nouveau dans cette campagne anachronique (il y a même un bunker qui sert de prison à Jeanne), où la splendeur des cadres, des couleurs des costumes, des visages éclate en plein : c'est une merveille visuelle. Alors, oui, c'est janséniste, radical, expérimental ; mais c'est intrigant, intelligent, et surtout beau à mourir : Dumont est le plus grand.

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