9782081470408,0-5963391Ah enfin un peu de style, un peu d'audace et un peu de glaouis sur la table pour cette rentrée littéraire. Ils nous viennent pourtant d'une fragile jeune femme si on en croit la photo de couverture, ce qui prouve bien que'on peut être femme, jeune, jolie et servir de la littérature qui ne s'embarrasse pas de pincettes et de pâmoison. Bien. Emma est pute. Ou l'a été en tout cas. On ne sait pas exactement si elle est rentrée au bordel dans le but d'écrire un livre, ou si l'envie d'écrire lui est venue d'après expérience, mais le fait est : la belle s'est prostituée pendant quelques années à Berlin, avec un succès certain, passant d'un premier bordel asez sordide à ce lieu magique, fantasmatique, littéraire en diable, qu'elle appelle "La Maison". Il en résulte ce livre passionnant, non pas tant par ce qu'il raconte des anecdotes édifiantes sur ce dur labeur, mais parce qu'il aborde le sujet par un axe inattendu, inédit même si on peut dire : le misérabilisme, Becker n'en veut pas, elle n'est pas Zola, et elle ne rentre pas dans ces idées toutes faites renvoyant dos à dos docilité féminine et prédation masculine, faiblesse des institutions et profit. Ses quelques années de prostitution, mêmes dures parfois, même dangereuses, sont racontées avec un sens de la fraternité aigu. Il n'y a pas d'un côté les pauvres filles maltraitées et de l'autre les gros porcs exploiteurs ; juste une pathétique humanité, certes parfois minable et minuscule, mais qui a aussi ses grandeurs, ses joies, ses plaisirs, ses tendresses. Hommes et femmes sont dans le même bain du plaisir inassouvi, les uns venant le chercher entre les cuisses de ces dames, celles-ci le donnant dans un grand élan de fraternité et d'empathie. Pas d'angélisme pour autant, Becker parle du métier, crûment, sans fard, reconnaissant la violence, les fantasmes torves des clients, la jalousie des filles, l'exploitation des patrons, le dégoût parfois de se donner à tel ou tel,... mais La Maison respire la compréhension, l'humanité. Loin de se rappeler ces années allemandes avec douleur, Becker en ramène des souvenirs de joie, de plaisir, de jouissance, de beauté, rejoignant ainsi la Despentes de King Kong Theory, et envoyant une vigoureuse claque à la face des fausses féministes à petits bras.

On est sidéré par la mesure de l'écriture : Becker parle cru, ne s'embarrasse pas de litotes ou d'allégories pour appeler une chatte par son nom. Avec un humour constant et surprenant dans le contexte, elle parle de ses frères les hommes avec sévérité et bienveillance tout à la fois, et le fait avec les mots les plus directs possible. On est pourtant loin d'une écriture behavioriste, et elle sait toujours développer des réflexions sur ce qu'elle voit, sur ce que les clients lui font subir, lui disent, dégagent. Aucun fantasme ne la choque, aucune morale ne la torture : s'il y a des putes et des clients, c'est parce que la sexualité est problématique souvent, et que ces messieurs trouvent dans le bordel une manière de détourner leur violence, d'apaiser leurs élans, et de trouver un peu de tendresse dans ce monde de brutes ; et que ces dames trouvent dans leurs activités tarifées une manière non seulement d'arrondir leurs fins de mois, mais aussi de donner et recevoir de l'amour, de se valoriser, voire même parfois de se donner du plaisir, l'orgasme s'invitant bien souvent dans les ébats. Mais au-delà de la description des actes eux-mêmes, Becker sait merveilleusement, à travers des chapitres-nouvelles très variés dans leur style, évoquer ces personnages hauts en couleurs que sont les prostituées de la Maison : sous l'égide de Calaferte, cité plusieurs fois, et d'Henry Miller (autant de références qui me donnent immédiatement envie d'épouser la dame), elle magnifie ces femmes parfois felliniennes, parfois fragiles, parfois énormes et brutales et sans pitié, parfois bouleversantes de bonté et d'abnégation. Becker sait trouver des mots très justes pour parler d'elles, ni mièvre ni juge, et pour décrire la sorte d'ambiance magique, désuète et sensuelle, qui se dégage de ce bordel un peu diffèrent des autres. On sent dans ses lignes, dans ses mots, dans cet humour teinté de tendresse, la grande fascination qu'exercent sur elle les rapports des femmes avec les hommes, le Sexe avec un grand S, les simples comportements humains. Suintant de tendresse et d'humanisme, La Maison est un livre incontournable sur la prostitution, l'amour, et la vie tout court.   (Gols 02/10/19)


31HSuFH8vnLVoilà en effet un livre sur la prostitution, plein d'empathie pour ses consœurs, ces professionnelles du sexe comme d'autres sont professionnels de mécanique, mais aussi plein d'empathie pour ses frères humains, malgré les connards, qu'ils bandent mou (le client le plus chiant, un peu comme celui qui ramène des pièces neuves dans un garage mais qui ne connaît rien en mécanique), qu'ils bandent dur, qu'ils soient prolixes ou taiseux. Becker prend les clichés un à un, les traite frontalement, sans fausse pudeur, sans minauderie, en toute franchise, elle les démonte ou les enrichit et livre cette œuvre qui pour le coup sent la sueur, la sienne, et les divers autres fluides qui vont avec. Oui, Emma devient Justine juste pour voir, pour savoir de quoi elle parle, pour pouvoir écrire en témoin direct de la chose. Non, la pute n'est pas forcément à plaindre (dans les conditions du moins où elle, elle pratique), oui la pute peut être fainéante, oui la pute peut être vénale, oui, non, oui, non, le fait est que la pute fut, est et sera utile pour permettre à certains de vider leur bourse en tout bien à défaut de toute honneur. Il y a chez Becker un véritable amour pour ce lieu (La Maison), pour les filles qu'elle côtoie et qui malgré leur état de nudité quasi-constant gardent tout leur mystère féminin (mais quelle est le secret d'une telle pour faire jouir les hommes, les rendre si  fidèles à elle, etc ?...), mais aussi pour ces hommes qu'elle fréquente, ces habitués, parfois collants, parfois plan-plan mais qui n'en restent pas moins des hommes en manque, en besoin de s'épancher, et qu'elle essaie toujours de faire gicler avec la conscience du travail bien fait, non bâclé. Becker peut aussi bien raconter par le menu une séance assez édifiante avec un client, que prendre du recul sur son travail, sur sa morale, sur la société ; elle ne cache rien de ces vagues-à-l'âme comme de ses jouissances et l'on sent de bout en bout derrière ce bouquin sans véritable plan (de carrière) une honnêteté, un ton personnel, qui émeut. Véritablement. Fi en effet de tous les bla-bla de personnes qui ergotent sans savoir sur un sujet qu'ils ne connaissent point, Emma Becker nous fait rentrer directement dans le vif du sujet, qu'il soit humoristique ou humide, sans pincette, sans bouche en cul de poule. Le livre n'est jamais racoleur, l'écrivaine parvenant toujours à placer une dose d'humanisme en toute éjaculation - c'est une gageure, convenons-en. Un livre, définitivement, que vous conseille la Maison shangolienne - en plus, il n'a pas eu le prix de Flore, ouf.   (Shang 20/11/19)