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Minuscule ballade dans les ruelles de Lisbonne, et drame brechtien, La Cassette est un machin bizarre, parfois maladroit, parfois vraiment beau. On ne cesse de s'ébaubir devant la modestie d'Oliveira, devant cet humour taquin, devant les petites idées qui jaillissent dans ses films, et parallèlement devant l'ambition de ce qu'il arrive à raconter. En l'occurrence, cette fois-ci, il s'agit de pointer la cupidité des hommes dès qu'un sou est en jeu. Dans cette petite rue pauvre de la ville, on découvre donc un aveugle, vendant quelques lacets et autres babioles à d'hypothétiques clients. Son trésor, sa raison de vivre pour ainsi dire, c'est que lui possède une cassette, une caisse dans laquelle les gens déposent leurs piécettes. Cet objet devient le centre de la convoitise des voisins : la fille de l'aveugle, une vieille désoeuvrée, une bande de jeunes loups querelleurs, une prostituée fatale, le patron d'un bistrot, deux ados en goguette, une marchande de marrons, une peintre, etc. L'occasion surtout de peindre le petit peuple de la ville, tous personnages hauts en couleurs et croqués façon satire par un Oliveira tendre et caustique. Toute cette populace se croise, s'engueule, se jalouse, discute, autour de l'aveugle terrifié par la crainte d'être volé. De temps en temps, un touriste passe (les deux Américaines brossées façon Tati), mais sinon on reste entre soi, l'argent s'échangeant au gré des fortunes, puis circulant en circuit interne. De rigolo et sans façon, le film glisse peu à peu vers la tragédie, et le couteau porté pour crâner par le loubard du coin s'avérera bien fatal pour quelques personnages.

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La caméra d'Oliveira reste toujours , du début à la fin, dans ces ruelles étroites, et le film s'en trouve curieusement serré, comme si on filmait un infime microcosme. Parfois, elle est embarrassée par l'exiguité, et ne se cache pas du tout de cette gêne ; parfois elle pulvérise les murs, et c'est par exemple un ballet de jeunes danseuses en tutu qui vient s'ébattre sur les pavés salaces et apporter la distanciation nécessaire à cette histoire étouffante. La mise en scène s'impose ainsi des contraintes pour trouver son style, et le résultat est très intéressant : plans fixes qui cadrent longuement un personnage ou deux, nous laissant imaginer le hors-champ, séquences presque felliniennes, crues et directes (une femme qui pisse debout dans la rue sans même relever sa robe), apparitions magiques (la sublime prostituée qui met tout le monde d'accord), et ce final tragique qu'on n'avait pas vu venir. Le tout a un aspect théâtral qui marque des points par son style (décor quasi-unique, jeu excessif et graphique des acteurs, importance des dialogues), et certains personnages semblent même issus directement d'une pièce de Brecht, comme cette marchande qui entame parfois un duo à distance avec le guitariste-pilier le comptoir (magnifique musique de Mestre Duarte Costa). La Cassette est donc une fable édifiante et sans morale, qui regarde ces pauvres gens pathétiques se jalouser er s'entretuer pour un trophée misérable, mais les regarde avec une empathie et une fraternité constantes. Un tout petit film dans la forme, et sûrement dans le budget aussi, mais un film dans lequel on se sent bien, fait à hauteur d'homme.

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