9782370552129,0-5863665En ces temps de canicule, il est bon de se prendre une grande bouffée de frais, et le livre de Bérangère Cournut peut au moins servir à ça. En matière de frais, la dame s'y connaît, et même de grand froid, puisqu'elle nous embarque ici dans une petite tournée dans le Grand Nord, sur les traces d'une femme inuit perdue au milieu des glaces et des phoques. Saluons de ce fait tout d'abord l'originalité de la chose : la littérature française nous a tellement habitués à se regarder l'ombilical que cette franche sortie dépaysante ne peut que trancher dans le paysage hexagonal. C'est la première qualité de De Pierre et d'os que de nous présenter un univers très peu visité, si ce n'est par-ci par-là par London ou Lévi-Strauss. La première partie du livre est même très réussie de ce point de vue : on y découvre la jeune Uqsuralik (...), séparée dès les premiers paragraphes et irrémédiablement de sa famille par une rupture de glace et contrainte de survivre seule dans le désert menaçant qui l'entoure : chasse à l'ours, défense contre ses chiens affamés, rencontres d'autres hommes aux desseins troubles, lutte contre le froid, on est dans la grande tradition du livre d'aventures, et plutôt bien écrit en plus. En courtes parties, Cournut décrit les conditions de vie insensées de son héroïne, sans en faire trop, dans un texte très documenté et crédible qui vous tient dans ses rets. Le texte est de temps en temps interrompu par des chansons inuits, petits bouts de poèmes certes inégalement inspirés, mais qui rattachent ces aventures terre-à-terre à une tradition orale et magique très présente là-bas visiblement. On se dit qu'on a trouvé là une auteur qui ne doit rien à pas grand-monde, qui trace sa voie originale sans souci de mode, et nous fait redécouvrir le plaisir d'un bon roman d'aventures à l'ancienne.

Malheureusement, le roman n'arrive pas à rester dans cette veine-là jusqu'au bout. Peu à peu, la trame est gagnée par une espèce d'ésotérisme fatigant qui envoie le vérisme du début dans les orties. La belle rencontre des chamanes, des sorcières, des devins, des esprits, et on s'enfonce de plus en plus dans la science-fiction ou la magie. On ne croit plus une seconde à ces aventures, par ailleurs très répétitives, si elles ne sont déclenchées que par des démons ou des trolls divers, et on préférait que Uqsuralik se frotte à la glace et au froid, aux hommes et aux bêtes, plutôt qu'à eux et à elle-même (puisque tel semble être le message ultime et un peu naïf : il importe de se vaincre soi-même avant de vaincre les autres). Les chansons de plus en plus obtuses et allumées deviennent très fréquentes, et la belle simplicité du début est remplacées par cet ésotérisme de bazar, qui peut rappeler la mièvrerie supérieure de "Rendez-vous en terre inconnue" (sans Muriel Robin). Cournut abuse en plus un peu de la truelle, et envoie couche sur couche de lyrisme pour mieux exprimer ce monde panthéiste où magie et réalisme avancent main dans la main. Bref, elle casse ses jouets du début, et c'est bien dommage...