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J'adore quand Wiseman sort un peu de ses gonds, entendez par là quand on parvient à déceler derrière son cinéma sensément objectif ses pensées secrètes et ses opinions inavouables. C'est le cas avec ce Model magnifique, a priori enregistrement neutre des journées d'une poignée de mannequins dans le monde fascinant et bling-bling de la mode, en fait vraie réflexion sur les apparences, sur la trivialité de cet univers clinquant et superficiel. Nous voici donc à l'orée de ces fameuses années 80, où la mode, l'apparence, le fric vont devenir le sine qua non d'une existence décente, où l'avoir va supplanter l'être. Dans cet univers s'épanouissent (ou pas...) des modèles, féminins et masculins, avides de pénétrer dans le Graal du Graal, l'agence Zoli à New-York qui fait et défait les modes. Certains sont élus, d'autres pas (par exemple à cause d'une taille inférieure de 2 cm à ce qu'aime New-York), tous défilent en tout cas devant ce type qui jauge en un coup d'oeil les capacités et la catégorie de chacun ("Toi, t'es plutôt junior", "Toi tu es la femme fatale américaine classe"...). A chaque fois dans leur regard, c'est cette même anxiété, cette même soif "d'en être". Sur le bureau trône une espèce de tourniquet rempli de fiches, d'où on extrait selon les besoins tel ou telle personnalité pour alimenter la machine à fantasme, véritable symbole de ce monstre qui mange ses victimes ou érige ses élu(e)s en star, presque au hasard.

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Parce qu'une fois engagé dans l'agence, le travail de ces jeuens gens n'est pas terminé. On assiste à ces longues séries de shooting, où le moindre cil est scruté par des photographes excités comme des puces ("mmmm ooooh oui tu es belle, oooooh magnifique, oh lalaaaa") ; ou à ces scènes de pub complètement absurdes, où on refait faire le moindre geste à une mannequin docile et robotisée (une nana qui doit descendre un escalier et adopter une posture parfaite, jusqu'à ce qu'on se rende compte que seules ses jambes seront montrées à l'écran) ; ou à ces prises de vue pour un catalogue, où une femme et une fillette rivalisent de poses ridicules, où les rapports sont réduits à une caricature grimaçante ; ou à ces défilés, où les mannequins sont regardés comme des portemanteaux ; ou enfin au tournage de ce film très technique, où les positions du pied de la belle sont calculées au millimètre, seule apparition de l'humain dans l'univers glacé de la mode, puisque l'une des jeunes femmes soupire d'ennui. Tous ces moments de non-vie, d'artifices, sont filmés dans la longueur par Wiseman, comme à son habitude, qui ne se cache pas pour cette fois de son mépris pour ce monde, de sa profonde empathie mêlée d'ironie pour ces gens qui veulent briller à tout prix quelle que soit le but de leur quête.

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Pour bien enfoncer le clou, il filme d'ailleurs (comme à son habitude là aussi, mais dans un geste plus net) "l'autre" monde, le vrai, celui de vous et moi, des spectateurs extérieurs à ces modèles et à leurs actions si pathétiques. Le tournage de la pub, glamour, chic, artificielle, devant le regard morne des badauds vaut son pesant de causticité, et on se rend bien compte avec Wiseman que cet univers secret, fermé, ouaté, tout de beauté, ne correspond en rien au monde tel qu'il est, en est même éloigné comme jamais. Une manière d'affirmer définitivement le geste cinématographique de Wiseman : pénétrer dans des lieux habituellement fermés, certes, mais parfois pour en montrer l'inanité et l'absence de contact avec la vie. Un film assez triste, malgré son humour, un excellent portrait des années 80, et un modèle d'intelligence.