9782072740381,0-5863702S'il est vrai que "quand tu aimes, il faut partir", alors le personnage principal du nouveau roman de Sylvain Prudhomme est dans les clous. Par les Routes est en effet un joli texte sur le départ, sur un homme qui, par goût du voyage, par passion de la découverte des autres, par fidélité aussi à sa jeunesse, a la bougeotte éternelle. Il a beau avoir une vie paisible et joyeuse, être marié avec une belle personne, aimer passionnément son enfant, il ne peut s'empêcher, à intervalles de plus en plus réguliers, de faire son sac à dos et de repartir sur les routes de France, le pouce levé. Oui, parce que le bougre fait ses voyages en auto-stop, privilégiant les flâneries, le sentiment de perte, la beauté des rencontres, au but du voyage. A l'heure de Blablacar et de la peur ambiante de l'autre, le gars est résolument à contre-courant. Ce qui a le don d'énerver, mais aussi de rendre admiratif, le narrateur du récit, petit mec sans vraie envergure qui retrouve un jour par hasard dans une petite ville où il vient de s'installer, son copain d'il y a 30 ans, en l'occurrence cet auto-stoppeur qui n'a pas changé, qui est toujours ce personnage bohème et insaisissable qu'il a connu jadis. Au gré des absences de plus en plus longues de son pote, on voit le narrateur évoluer, et peu à peu prendre la place de cet être qui s'efface peu à peu, qui se retire de la vie, qui abandonne son poste, contre toute morale et toute attente sociale.

Joli sujet, il est vrai, et traité comme il se doit par Prudhomme. Avec un style précis, joliment poétique par endroits, intense sans être lourd, le gars aborde les choses simplement, érigeant l'absence et le départ en arts majeurs. On est sensible à cette thématique de la fidélité à sa jeunesse, qui ne correspond à aucune norme actuelle : "l'auto-stoppeur" (ainsi qu'il ne cesse d'être appelé dans le livre) est resté un gamin, malgré son rôle social, contre toute astreinte ; cette pureté du personnage est touchante, et on envie cette reconnaissance à l'enfant qu'on a été, avec ses rêves et ses naïvetés. Les voyages se transforment peu à peu en rébus malicieux, le garçon choisissant comme but des villages aux noms qui évoquent son état d'esprit, les messages qu'il veut envoyer à ses proches. La métonymie de la France s'en trouve poétisée, un peu à la Prévert avec ses inventaires. Même si on ne croit guère à cette histoire un peu trop romantique, un peu trop rêvée, on apprécie de voir Prudhomme traiter à hauteur d'homme ce thème. Il plante complètement sa fin, qui ressemble à un délire hippie mièvre, mais le roman est dans l'ensemble d'une belle tenue stylistique, feutré, mélancolique, amusant quand il faut l'être. Malheureusement, on ne peut pas en dire autant de l'histoire d'amour qui naît entre le narrateur et la femme de l'auto-stoppeur, jamais crédible, très fleur bleue et artificielle. De toute façon, Prudhomme, s'l réussit son histoire d'hommes, se vautre complètement dans les petits battements du coeur de ses personnages : on ne croit pas une seconde à cette histoire de femme qui part à la recherche de son mari, le retrouve et finit par réserver deux chambres d'hôtel (on se croirait dans un livre de Camille Laurens), pas plus qu'à ce garçon qui envoie des cartes postales des quatre coins de la France à sa famille, pas plus d'ailleurs qu'à l'ensemble de cette histoire, sûrement trop volontairement symbolique pour pouvoir arriver pour de vrai. Bon, admettons qu'on a affaire à un conte, fermons les yeux sur la véracité, et apprécions à sa juste valeur ce petit livre attachant et tout à fait honnête, écrite par un auteur déjà un peu vieillot, déjà un peu poussiéreux (alors qu'il a 40 ans) mais en tout cas appliqué et compétent.