124171465Oui, il y a dans ce récit court d'Amigorena un réel petit concentré d'émotion familiale (Oula, ça part mou) avec ce parent (son grand-père) qui, pendant la seconde guerre mondiale, exilé en Argentine depuis une douzaine d'années, s'est rongé les sangs de ne pas avoir été suffisamment "actif' pour sauver sa mère et une partie de sa famille du ghetto de Varsovie. Son silence, comme pouvait le laisser présumer l'intro, n'est pas celui d'un homme égoïste qui avait décidé de refaire sa vie en oubliant les siens. Son silence, c'est plutôt celui d'un homme rongé par le remords qui n'a pas su (les nouvelles arrivent au compte-gouttes), pas pu (il n'a jamais osé revenir en Europe) et au départ même pas voulu (il était assez content de s'émanciper de sa mère des années auparavant), bref, qui est resté à attendre que cette famille s'en sorte par ses propres moyens... Ce fameux ghetto intérieur, pendant que d'autres le vivaient à fleur de peau et en crèveraient par inhumanité nazie, c'est ce mutisme dans lequel il s'enferme - par rapport à ses amis, ses enfants, sa femme -, et surtout cette incapacité à agir, à réagir au moment où tout était encore possible. Il s'agit d'un livre où l'on se pose énormément de questions : Vicente, en premier lieu, qui remet en cause le sens même de sa vie, sa femme, qui, aimant son mari, ne sait plus que faire devant son apathie et remet en cause (sporadiquement) leur union, des questions, des litanies de questions, des questions que l’on se pose à soi-même tout au long du roman pendant que d'autres, sans se poser de questions d'aucune sorte (morales, ontologique...) mettaient en place cette "solution" (Amigorena a bien raison de soulever l'ambigüité terrible du terme) finale... Certes, ce qui se met alors en place en Europe dépasse toute conception humaine, est tellement inimaginable que même lorsque les premiers faits sont rapportés, on peine encore à y croire (l'homme ne peut atteindre ce degré de monstruosité ! Ah, ben si, tiens), mais malgré cela, Vicente ne peut, il le sait, se chercher de quelconques excuses... et le pire c'est que moins il en fait, plus il se laisse aller à la dérive (s'abandonnant de plus en plus au jeu, abandonnant quasiment sa famille...), plus cette inaction creuse en lui un vide, le détruit... Amigorena tente de retracer la descente en enfer de cet homme alors même que l'enfer avait pris ses quartiers à quelques encablures outre-Atlantique. Même si certaines redites sont un peu maladroites (qu'on pourrait mettre sur le compte, pourquoi pas, du cerveau de Vicente qui ne cesse de ressasser cette incapacité à changer les choses), Amigorena nous plonge avec un sens aigu de la véracité psychologique (mouais, c'est pas très beau mais aucune autre formule me vient à l'esprit...) dans l'âme de ce personnage non fictif, pour tenter de nous faire toucher du doigt toutes ses contradictions autodestructrices (plus il se réfugie dans l'attente, l'apathie, plus il se renferme au monde, plus cette apathie le ronge : comme s'il était finalement la première victime de son incapacité à agir). Véritable petit condensé d'une crise morale dans une époque où toute morale, tout dieu semblait avoir déserté. Une vision très humaine d'une sorte de déshumanisation progressive (d'un être, d'un monde (?)) - joli petit tour de force littéraire sans trop d'artifices.