9782072729331,0-5863707#Metoo a eu de sévères conséquences sur notre bonne vieille société, ne serait-ce que par la profusion de livres de la rentrée consacrés au sujet, pour le pire et pour le meilleur. Avec Karine Tuil, disons, avec une certaine bienveillance, qu'elle se situe pile entre les deux : voilà un livre qui ne mérite guère plus qu'un oeil paresseux, mais qui parvient tout de même à raconter précisément un état de la société et à lever quelques lièvres. Le problème, c'est que la belle est dénuée de tout style : Les Choses humaines ressemble à un exposé de faits sans souffle, sans musique, sans personnalité autre que celle du commun, ce qui empêche de vraiment aimer la chose. Il faudrait à Tuil une autre voix pour parvenir à rendre intéressante sa galerie de personnages souvent caricaturaux, réduits à leur statut social ou à des archétypes de comportements (amoureux, sociaux, professionnels). Mais la fadeur de l'écriture condamne d'avance le livre à rester sagement dans la catégorie des bouquins intéressants mais sans vie. Tuil est fonctionnel, raconte droit et honnête, mais manque cruellement de personnalité. Remarquez que ça semble bien être la marque de Gallimard depuis longtemps.

Bref, l'histoire est quand même suffisamment intéressante pour qu'on lise le bazar jusqu'au bout. Dans sa deuxième moitié en tout cas. La première est une longue, très longues scène d'exposition qui n'en finit pas, on a même l'impression parfois que Tuil n'arrivera pas à s'en extirper et qu'elle ne commencera jamais réellement son roman, se contentant de présenter ses personnages en oubliant de les faire vivre. Soit donc un journaliste télé célébré et craint, sûr de lui et encore séducteur. Son fils, qu'il a eu avec une journaliste politique, est subitement accusé de viol par la fille du nouveau compagnon de celle-ci, une juive assez rigide et qui semble bien sincère dans son témoignage : le gars a abusé d'elle sans son consentement, ce que nie le garçon. Le souci, c'est que les deux ont raison : lui pense avoir juste un peu forcé sur l'acte, qu'il a accompli brutalement et sans amour ; elle est persuadée qu'elle n'a jamais exprimé son acceptation, et qu'elle était terrorisée. Dans le première moitié, donc, on nous présente tous ces êtres abandonnés à leur image de grands bourgeois aisés, obnubilés par leur travail et leur soif de réussite. Si le portrait est parfois juste, notamment concernant Claire, l'ex-femme, on tombe bien plus souvent qu'à notre tour dans la facilité, notamment en ce qui concerne Jean, le présentateur télé vieillissant, obsédé par sa volonté de plaire encore, de garder sa place en tête de l'audimat, et oubliant parfois de s'occuper de sa famille. En plus du forcissement du trait, Tuil délaye sans raison, nous racontant par le menu toutes les maladies enfantines et tous les petits incidents de la vie de cette poignée de personnages qu'elle tient absolument à densifier, à rendre "humains" comme le dit le titre, quitte à tomber dans l'anecdotique et l'inutile. Ça reste intéressant parce que c'est dynamique et moderne, mais on se rend compte assez vite qu'on s'en fout, et que le roman aurait très bien pu se passer de ces 100 premières pages.

Mais la deuxième partie est beaucoup mieux, qui montre sobrement le procès pour viol du jeune gars. Plaidoiries très bien écrites, vrai sens de la mesure pour présenter la complexité et en même temps la banalité du cas, absence totale de manichéisme, sens du rythme, Tuil convainc enfin dans l'aspect documentaire de la chose, dans sa façon très simple et très nette d'exposer les faits. On se retrouve face à un cas tristement habituel, et suffisamment épineux pour déclencher moult questions. On se prend à s'imaginer à la place d'un juré, tour à tour dans le cas de cette victime brisée et honteuse et dans celui de cet accusé effaré et tout autant brisé, qui ont eu le tort de se rencontrer bourrés un soir. Le procès est monté un peu comme une série américaine, avec ses rebondissements, ses fausses pistes, ses espoirs, son découpage en épisodes, son suspense. Et même si le final proposé par le livre est assez misérable, ambigu, un brin putassier (c'est une femme qui écrit, il faut donc se foutre de la gueule des hommes, sinon on fait partie du clan des anti), on apprécie ces 150 pages haletantes et fort bien travaillées. Mi-figue mi-raisin, donc, mais relativement satisfait.