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Je vais toujours voir les films de Desplechin avec un peu d'hésitation, je l'avoue, tant le garçon est capable parfois de nous servir des purges. Là, sur le papier, Roubaix, Léa Seydoux, l'hiver, un polar, bof bof, on se dit qu'on va pas passer le moment le plus délicieux de l'année. Eh bien, les amis, c'est tout le contraire : Roubaix, une Lumière est un des films les plus simples et les plus beaux du bougre, et un très beau moment intense comme il n'en a pas réussi tant que ça. Le voilà donc sur la piste du polar urbain, avec commissaire insomniaque, misère sociale et affaires glauques au menu. Roschdy Zem s'y colle pour camper Yacoub Daoud, à la tête d'une équipe de flics ordinaires dans la vile la plus pauvre de France. Toute sa famille est repartie au bled, mais lui, enfant de Roubaix, très attaché à sa ville, est resté, et depuis il résoud les petites affaires vaille que vaille, la plupart d'entre elles étant effectuées par des anciens copains d'école, des connaissances familiales ou des enfants qu'il a vus grandir. Trois affaires lui tombent dessus en ce jour de Noël : la fugue d'une mineure, le viol d'une adolescente, et surtout le meurtre d'une petite vieille, étranglée dans son lit et volée de quelques sous et de produits courants. On suivra alors la lente enquête autour de ces cas, opérée par sa bande de flics (dont un petit jeune (Antoine Reinartz) tenté un moment par la vocation de prêtre mais réorienté depuis), enquêtes résolues à coups de dialogues, de rencontres informelles, de coups de gueule et de flatteries.

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Premier constat : quand Desplechin veut être réaliste, il sait l'être. Parfaitement crédible, parfois proche du documentaire, il sait n'en faire jamais trop dans le trait pour donner à voir le boulot quotidien, souvent laborieux, de ces flics ordinaires dans une brigade ordinaire. La longue deuxième partie, par exemple, où on assiste à l'interrogatoire de deux suspects qui ne veulent rien lâcher, est passionnante : on voit le travail psychologique des flics, l'extrême délicatesse qu'il faut mettre pour obtenir quelques mots, le mélange de douceur et d'autorité, la patience, les tactiques plus ou moins adroites, et le lent, très lent craquage des suspects, qui finissent par tout balancer. Desplechin tourne tout ça dans la longueur, acceptant les redites, les piétinements, les faux espoirs. Il est aidé par des acteurs formidables, très investis dans ce travail de réalisme : si Léa Seyoux accuse parfois quelques traits de comédienne bosseuse un peu dommageable, si les seconds rôles ne sont pas tous excellents (Philippe Duquesne, particulièrement à côté de la plaque), comment dire la perfection des deux acteurs principaux ? Roschdy Zem est génial dans la douceur, obtenant tout par le dialogue et la suavité, en y mélangeant une toute petite touche de menace et de mystère : son personnage est très dense, habité, crédible à mort, même si le scénario lui octroie parfois quelques lignes encore un peu fausses qui trahissent les élans trop littéraires de Desplechin. Quant à Sara Forestier, elle est franchement géniale de naturel dans son personnage de fille sous influence, prolo pas fute-fute dépassée par ce qui lui arrive, complètement sous l'emprise de la femme qu'elle aime. On a rarement vu Desplechin s'intéresser autant à ses personnages, ou du moins travailler cette pâte réaliste, lui qui donnait plutôt dans le conte ou la fantaisie d'habitude.

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Roubaix apparaît, sous les couleurs chatoyantes des décorations de Noël, comme une ville nocturne un peu féerique, orange et or, et sans l'ériger en personnage principal, le fim la fait réellement exister : par sa faune qui forme comme un tout sous le regard de Zem, qui semble connaître tout le monde, par son contexte social très présent, par ses accents (le mélange parler de banlieue / chti fait des étincelles), par la façon qu'a la caméra d'aller traîner dans les lieux que l'Office du Tourisme désavoue : maisons branlantes, petits bars trop clinquants, rues pluvieuses, places tristes. Bien dommage que Desplechin en rajoute encore une couche par cette mise en scène trop mouvante, caméra à l'épaule qui n'arrive pas à se stabilise une seconde. C'est comme si son scénario ne faisait pas assez polar, qu'il lui avait fallu en rajouter dans le "pris sur le vif" : dans les scènes de dialogue simple, ces cadres sans arrêt changeants finissent par agacer. Dommage aussi qu'il ait voulu densifier son personnage de jeune flic, lui donner une dimension rédemptrice, échouant à le rendre crédible ou intéressant : deux scènes en voix off racontant les tourments du personnage ne suffisent pas pour faire du Scorsese, ce que le film n'est pas de toute façon dans ses intentions. Desplechin n'arrive décidément pas complètement à faire simple, veut absolument faire son intello, et c'est dommage pour ce film-là. A part ces deux petits défauts là, qui passent bien dans ce film de toute façon passionnant, on applaudit à deux mains ce passage dans le polar, et on admire une nouvelle fois le talent de Desplechin pour déjouer nos attentes.