Joe-Cocker-Woodstock

Je n'avais jamais vu ce film dans sa version "uncut" de 3h45, c'est chose faite pour célébrer l'anniversaire de ce festival qui accueillit en son temps un public, disons, nombreux (un demi-million de gusses). Retour en août 69, dans cette bonne vieille campagne de l'état de New-York, pour un événement qui devait accueillir 200000 personnes et se dérouler sans façon et qui fut au final l'apogée du mouvement contestataire de ces années-là et une des dates-fleurons de l'histoire du rock. Le film rend compte de l'intérieur de cette effervescence incroyable, de ces quelques jours où on y a cru, où quelques gamins à cheveux longs ont pu prouver qu'un monde de paix était possible... jusqu'à, quelques jours plus tôt ou plus tard, l'assassinat de Sharon Tate (tout est lié) et le festival d'Altamont qui mit fin à l'utopie hippie. En tout cas, sur les trois journées que dura le festival de Woodstock, le hippie est à l'honneur, les coiffeurs moins, et ça fait ma foi bien plaisir de retrouver l'esprit du mouvement et d'écouter quelques solides morceaux de country, de rock, de blues et de folk balancés par les stars (la plupart du temps hallucinées par le monde) du moment.

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De ce côté-là (celui de la musique) on est plus que comblé. Ils sont pratiquement tous là, et l'importance du moment (ainsi que des injections massives de LSD) semble donner des ailes à la plupart, qui livrent des sets hallucinés, intenses, très inspirés. Dans le rang des déceptions, notons avant tout la partie de Janis Joplin, assez inécoutable, en roue libre avec ses vocalises à la con ; et curieusement, celle de Hendrix, pourtant mythique parce qu'on n'en a retenu que le morceau "Star Spangled Banner", mais sinon trop technique, trop savante, en un mot assez chiante. Il faut y ajouter la musique affreuse de Jefferson Airplane, grand moment de gêne sous acide. Mais à part ça, on a droit à des prestations géniales, notamment celles de Joe Cocker, de Ten Years After, de Santana (et son batteur de 20 ans incroyable), de Canned Heat ou des Who. Cocker entre autres à tout compris à la solennité de l'instant, et envoie un "With a little help from my friends" inoubliable, avec ce long cri rauque au milieu, ce corps secoué de spasmes, cette simplicité d'exécution, popopooo. Woodstock enregistre ces performances dans la durée, attentif aux petits détails de chacun, captant l'effervescence, la transe qui s'empare d'eux, attrapant aussi l'avant et l'après, ce moment où on leur tape sur l'épaule, où ils ouvrent les yeux pour regarder la marée humaine, ou le moment où ils se plantent (Joplin et sa voix qui pète, John Sebastian en extase mais qui n'arrive pas à entraîner la foule). L'énergie du film est communicative, on a vraiment l'impression d'être immergé dans la musique, par cette caméra très mobile, qui parfois décadre complètement, parfois attrape juste un mouvement et devient abstraite. Wodstock n'est pas qu'un film sur le rock, c'est un film-rock, qui n'est pas seulement le spectateur d'une énergie, mais est empreint de cette énergie elle-même.

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La grande trouvaille de mise en scène, c'est le split-screen qui, dans les moments musicaux, explose véritablement : l'écran est découpé en trois, les parties gauche et droite montrant le même plan inversé, et la partie centrale un autre plan, rendant l'écran complètement chaotique (d'autant que les parties se chevauchent souvent légèrement), ajoutant encore à l'effet transe de l'ensemble. Sur la partie des Who, notamment, ça donne une plongée spectaculaire dans la musique, une plongée presque incarnée ; on comprend comment elle s'articule, comment elle fonctionne, c'est spectaculaire. L'effet fonctionne aussi très bien sur les autres scènes du film, les plans entre les chansons, où Wadleigh tente de saisir les ambiances de la foule, les à-côtés, l'incroyable bordel de l'organisation et pourtant la joie qui en est issue. Jeunes mecs drogués jusqu'aux yeux, baignades à poil dans le lac du coin, hilarité générale sous la pluie, queue aux toilettes, longues files de bagnole (un des bouchons les plus spectaculaires de l'état), prophètes à deux balles ("quelle est la couleur de la jalousie ?"), c'est souvent très drôle et complètement allumés. On a aussi le contrechamp, ces flics chargés de l'ordre, ces militaires envoyés en renfort sanitaire (et qui se font copieusement huer), ces paysans du coin maugréant contre la perte de leurs récoltes, ces nanas en pleine crise d'agoraphobie, ou ces deux organisateurs hilares qui constatent leur ruine financière et celle de leurs partenaires (d'abord payant, le festival a été victime de son succès et ses barrières ont été joyeusement défoncées). Ce qui se dégage est l'impression que ces trois jours se sont déroulés sans heurt, dans la joie, l'amour de la musique, l'entraide ; ce n'est presque plus un festival de musique, mais un acte d'identité, un manifeste politique marqué par l'opposition au conflit au Vietnam (Country Joe Macdonald et son "I-Feel-Like-I'm-Fixin'-to-Die Rag" pacifiste insolemment sous-titré), un moment où les hippies ont connu leur apogée dans l'hilarité générale et la fumée de la marijuana. Et on se dit, à voir leurs tronches épanouies, que la jeunesse a toujours raison d'aimer le rock, le sexe, la drogue et qu'on devient bien con en vieillissant (on aimerait pas savoir ce qu'ils sont devenus aujourd'hui). A l'heure où nos jeunes cons à nous écoutent Maître Gim's en rêvant de dollars, il est sain et bon de revoir Woodstock. Give me an F. !

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