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Tarantino nous revient avec disons-le tout de go tout ce qui fait sa faiblesse (trop long), son ancienne force devenue faiblesse (ses dialogues) et sa force (un final décoiffant qui prend tout son sens dans la filmographie tarantinienne : La fiction, dernier rempart contre la réalité, dernière édition). Di Caprio et Pitt (ah, ils prennent enfin des rides, les salauds) errent in Hollywood : Di Caprio, comme un certain Woody dans Toy Story, semble avoir mangé son pain blanc de cow-boy ; ancienne gloire d'une série télé westerneuse, il semble devoir maintenant être cantonné, d'une production l'autre, aux rôles de méchants (une gueule, pas d'âme) ; Pitt, lui, est sa doublure cascade, autant dire l'ombre d'une ombre - jusque-là, tout va bien, on comprend parfaitement le concept et l’idée. Nos deux compagnons, voisins de Sharon Tate (Et Polanski jeune, reprit vie aux US - étonnant come-back, venant de nulle part...), vont être confrontés à deux menaces : la disparition filmique (la chute programmée après toute gloire si minime soit-elle) et la disparition physique (le gang de Manson rôde et nos deux héros pourraient bien en faire les frais).

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Tarantino s'abreuve tant et plus de culture bis, de production de genre, voire ce coup-ci télévisuelle ; un hommage à un cinéma marginal, pourquoi pas, tout en humilité ; on voit bien une nouvelle fois le principe (Di Caprio dans La Grande Evasion, rigolo), le respect des pionniers, des petits artisans (si petits parfois qu'ils furent), l'éternelle mise en abyme (le cinéma remis en scène dans le cinéma), avec seulement un seul problème : c'est un peu chiant comme la pluie. Tarantino propose une foule de saynètes durant lesquelles nos deux amis se confrontent aux petits pontes du cinoche (au présent et au passé, les flash-back, ici, fleurissant à bon escient) mais avouons que pour une séquence plutôt enlevée et rigolote (ce con de Bruce Lee et sa coiffure à la Mireille Mathieu), on doit se taper des parties molles et plates avec des dialogues sans humour, sans véritable sens de la dérision (plus la verve d'avant le Quentin). Même si la chose n'est pas désagréable en soi (belle galerie de seconds couteaux émoussés, une BO toujours aussi soignée qui donne un peu d'allant), même si on sent une certaine fidélité à l'esprit d'époque (le petit monde des studios, le campement de ces enculés de hippies de merde - Tarantino a bien bossé son Liberati et fait revivre ces California Girls avec un certain sens de la précision et de la justesse), on ne se passionne pas franchement pour la chose... Tarantino déroule son petit cinoche, se fait plaize, oubliant un peu son spectateur sur le drive.

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Et puis, et puis, survient le bouquet final (les "Manson" attaquent) totalement tarantinesque pour le coup : violent (ça charcle - rarement vu une tueuse avec une telle pugnacité et abnégation), surprenante (Tate passe à l'as : Di Caprio et Pitt deviennent des cibles malgré elles) et signifiante (le cinéma de Tarantino s'inspire autant des films que de la réalité : le fait divers le plus gore d'Hollywood en l'occurrence est pris comme un concentré de la cruauté et de l'absurdité de ce monde de carton-pâte) ; Tarantino reprend les "acteurs" du drame à sa sauce et nous sert un final aussi édifiant que symbolique - le cinéma de Tarantino n'a pas pour vocation de rester fidèle à la réalité mais de nous faire pénétrer dans un univers qui sert purement et simplement sa volonté, ses désirs (au sens bazinesque of course). Un dernier quart d'heure qui dynamite avec un certain sens de l'exagération et du fun pur ces longues premières cent-quarante minutes beaucoup trop sages. Musique déchaînée, personnages enfin drôles (Pitt sous LCD, DiCaprio au lance-flamme), scènes hallucinantes (la piscine prenant feu) et hallucinées (la tueuse increvable), on a droit à du Tarantino pur jus, fidèle à lui-même (saignant et surprenant - et tordant) et qui fait soudain « sens » (un monde remis en scène, je m'étale pas). On quitte du coup la salle sur un petit goût pas totalement désagréable (le bougre est malin et sait se faire efficace) mais avec un sentiment de fond un peu amer (un trop plein de clins d'oeil qui finit par éteindre la verve du cinéaste jamais meilleur quand il sait se détacher totalement de ses influences). Un conte d'été léger.    (Shang - 21/08/19)

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Je me dois de m'élever quelque peu devant la tiédeur de mon camarade, puisque ce Tarantino-là m'a réconcilié avec le bougre qui me faisait douter depuis son néfaste western précédent. Once upon a Time... in Hollywood est un vrai plaisir de chaque instant, même s'il est vrai que le film piétine plus souvent qu'à son tour et fonctionne sur une fausse attente du public qu'il va tenir jusqu'au bout du bout. D'abord un plaisir au niveau de la thématique : on connaît le côté nostalgique de Tarantino, son attachement à la culture populaire d'avant ; mais cette fois il fait de cette nostalgie la matière même de son film : il dépeint, à travers la rutilance et la superficialité de la fin des années 60, la fin d'une certaine conception non pas tant du cinéma que de la télévision. Di Caprio incarne un acteur qui n'a jamais vraiment percé, enfermé dans des rôles stéréotypés de feuilletons télé. Son personnage est particulièrement fort, et son interprétation miraculeuse de précision. il fallait quelqu'un de son acabit pour jouer le grandeur légèrement ringarde de cet homme à la recherche désespérée de reconnaissance. La tête qu'il fait quand une gamine lui murmure à l'oreille son admiration vaut tous les Oscars du monde. Le personnage représente donc la jointure de ces deux époques : celle du strass des spectacles familiaux et faciles, et celle du "nouvel Hollywood" ; mais aussi celle de la candeur hippie et celle qui va suivre, beaucoup plus brutale. Point délicat de l'histoire des Etats-Unis, qui ne dura d'ailleurs guère plus qu'une année et que Tarantino restitue avec une précision absolument parfaite. La légèreté de l'époque, et aussi son danger latent, sont palpables tout au long du film. Tarantino alterne les scènes très légères (l'hilarante rencontre avec ce crétin de Bruce Lee, le dialogue avec la Lolita auto-stoppeuse, les pastiches de films) et les suspenses qu'il fait monter pour rien, juste pour faire ressentir que, derrière cette façade glamour, il y a quelque chose de très sombre qui patiente (la splendide séquence où Pitt s'introduit dans les anciens décors de ses films d'action, transformés en nid hippie bien torve).

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Le film raconte donc d'une part les efforts que fait un acteur pour exister dans son époque et la transformation d'une épqoue en une autre. Comme troisième axe, pus subtil, il y a Sharon Tate, réduite à une silhouette, à quelques expressions, comme archétype de cette époque glamour mais sans profondeur. Bien sûr, faire apparaître Tate dans un film convoque tout de suite le fantôme de Manson, et il est là, pour une scène à peine esquissée d'ailleurs. Mais avec elle, on voit aussi ce que le film peut avoir de macabre et de fataliste : la belle va mourir, et emporter avec elle les derniers lambeaux de l'utopie hippie. Sauf que Tarantino a une croyance adolescente, inentamable, totale, dans le cinéma, dans son pouvoir de raconter des histoires, dans sa puissance de mensonge. Il réécrit donc l'histoire, comme il l'avait fait dans Inglorious Basterds, dans une fin assez bluffante, qui transforme en farce gore une tragédie historique. C'est pourtant ma seule réserve : cette scène de violence qui éclate enfin au bout de 2h40 est curieusement mal filmée, comme si Tarantino n'aimait définitivement plus les geysers de sang et préférait toute l'attente qui précède la violence. Mais même si la scène déçoit (montage illisible surtout), on adore cette façon d'utiliser une ultime fois le "Il était une fois" pour redonner un sens à la vie. Le cinéma est plus beau que la vie, et substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs. C'est magnifique de voir cet axiome ainsi pris au premier degré.

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Tarantino n'est pas un intellectuel, il n'est pas là pour exprimer une morale ou un discours. Son film n'existe que pour le plaisir. Et chaque scène, prise dans son entier, est une merveille de spectacle, que ce soit les déambulations cool dans les voitures, les caméos de stars vieillissantes (Pacino et Russell impeccables), les pastiches de vieux films, les scènes traversées par l'énergie de danse ou de bagarres, les longs dialogues. A chaque fois, le regard du metteur en scène est brillant, précis jusqu'à l'obsession. Et si on y ajoute la bande-son toujours aussi excellente, l'impressionnante maîtrise du montage et l'interprétation parfaite, on ne voit pas ce qui déclenche l'ennui de nombre de nos contemporains face à ce film réconfortant, amoureux, fun, lumineux, drôle et dérangeant.   (Gols - 23/08/19)

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