9782330081751Ducrozet nous emmène dans un parcours assez chaotique (passer des violences de la police mexicaine envers les étudiants aux quartiers friqués de San Francisco avec ses passionnés de high tech, c'est tout de même peu banal) mais prend le soin de garder tout de même un fil rouge : ce fameux corps outragé, brisé, martyrisé mais toujours prêt à être réinventé. On commence en effet comme dans une sorte de polar avec un jeune prof pris en chasse lors d'une manif par la police mexicaine. Notre homme, alpagué et maltraité, parvient in extremis à s'extraire d'un convoi qui l'emmenait inexorablement vers la mort... Notre petit héros malgré lui perd dès lors les pédales, erre dans ce Mexique fantôme qui pour lui a perdu son sens, et décide de passer la frontière ricaine malgré tous les dangers : notre petit prof semble n'avoir plus rien à perdre. On change alors de ton en changeant de lieu et le roman devient une sorte de réflexion sur l'évolution du petit monde informatique et les recherches laborantines sur la régénérescence éternelle des cellules. Le corps de notre héros, broyé, malaxé, meurtri, va devenir le centre d'expérimentation pour un richard qui croit en la vie éternelle... Un mexicain devenu souris de laboratoire mais qui n'a pas encore dit son dernier mot : retrouvant quelques plaisirs sensuels auprès d'une scientifique frenchy, il est possible qu'il retrouve une certaine soif de vivre, une soif de liberté qui le mènera tout droit dans les grands espaces américains... une nouvelle fuite qui donnera lieu à une traque palpitante.

Même si son roman part un peu dans tous les sens (on passe d'un personnage à l'autre pratiquement à chaque chapitre dans la deuxième partie)), d'une thématique à l'autre (de la violence étatique aux thèses transhumanistes), d'un ton (romanesque) à l'autre (qui lorgne plus sur l'essai et l'évolution du monde informatique), on apprécie ce besoin de toujours revenir sur le véritable personnage principal de ce livre : le corps. Un corps victime (il sera question au passage d'Hiroshima, des camps de concentration...), un corps "déshumanisé" (cette scientifique notamment, véritable "tête", qui semble avoir perdu comme son amant mexicain tout désir sexuel), un corps ultime (et si la création d'un petit élixir de "jouvence éternelle" était dorénavant possible ?). C'est vaste, aussi bien dans ces descriptions des grands espaces nord-américains que dans cette appréhension du monde virtuel (on a droit au passage à un petit historique des grands noms de l'informatique et à une petite remise à jour sur les recherches au niveau des cellules) : Ducrozet brasse avec plus ou moins de bonheur ces différentes thématiques, se montrant résolument plus à l'aise dans le roman pur (les premiers et les derniers chapitres sont haletants) que dans la réflexion essayiste (le petit manuel pour les nuls sur l'avancée des technologies modernes et les théories transhumanistes sont un peu ronflantes). Au final, un roman ambitieux, assez bien tenu, mais aussi un peu inégal à l'image justement de ces deux personnages centraux, un Mexicain qui s'accroche désespérément à la vie et se révèle assez touchant (un éternel survivant) et ce ponte informatique mégalo un peu creux (un éternel dominant).