9782283032244,0-5830028C'est reparti pour le morne marathon annuel de la rentrée littéraire. Autant commencer par un auteur discret et sobre, qui semble se moquer des modes de rentrée et de la course aux prix, en l'occurrence Hubert Mingarelli, dont j'avais déjà pu apprécier la minutie, le classicisme et la grande pureté de style. Rien ne change, puisque notre auteur use toujours d'une langue magnifique pour raconter son histoire, une de ces histoires qui ne devrait pas faire beaucoup bander les rédacteurs des Inrocks ou Télérama et plonger ce livre dans les oubliés de septembre, y a pas de justice. C'est l'histoire d'un photographe de guerre confronté en 1945 à la libération d'un camp de concentration. Les tas de cadavres hantent tellement son esprit qu'il décide, sans trop savoir pourquoi, de partir pour aller photographier les voisins du camp, ces gens banals et ordinaires qui ont vécu à côté de l'horreur et n'ont rien fait, rien dit, peut-être rien ressenti. Il se fait accompagner par un chauffeur taiseux, un petit gars pas super courageux qui semble, lui aussi, rongé par un passé douloureux. Une quête en forme de questionnement, sans réel besoin de but, qui se transforme en errance pure à la recherche d'on ne sait quoi : les deux hommes sillonnent la région en cherchant parfois le danger, et laissent le temps filer comme s'ils recherchaient seulement une rédemption, une façon de comprendre, un sens à leur triste sort d'humain.

Un roman pas très gai, un peu tout gris, oui. Mais Mingarelli a ce talent-là de donner une patte très humaine à ses livres. Ses images et ses symboles sont toujours incarnés, transformant ce qui pourrait être une tragédie en aventure tristement humaine, et lui donnant de ce fait un aspect empathique très émouvant. Que ce soit dans le personnage principal, dont on distingue d'autant plus mal le caractère qu'il s'exprime à la première personne et occulte ainsi sa propre biographie, ou dans son acolyte, qu'il entrevoit d'abord comme un simple chauffeur avant qu'il ne devienne plus épais à ses yeux, et jusque dans ces hommes et femmes qu'ils croisent au gré de leur errance, tout est baigné de ce profond amour pour l'humain, de cette tendresse triste qui fait de ce roman un très bel objet secret et douloureux. Mais Mingarelli sait aussi très joliment rendre les détails de la nature, la texture des jours et des nuits, sans en faire trop, par de simples et modestes annotations. Un adjectif pesé, un verbe mesuré, et ça suffit pour évoquer un paysage, une heure, une atmosphère ; le livre ne dévoile pas tous ses mystères, laisse de larges parts d'ombre, et c'est tant mieux : ça met en relief la minutie de cette écriture "à l'ancienne", qui sculpte les mots façon orfèvre. La rentrée commence bien.