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"Quand y en a plus, y en a encore", semble nous clamer le vigilant Shang, qui a déniché cette copie d'un Ford qui manquait encore dommageablement à notre odyssée. Proclamation à prendre dans tous les sens du terme, puisque ce film est un véritable bonheur de petites inventions, d'audaces et d'acrobaties, et prolonge la joie de regarder éternellement les films du sieur. Même dans ces petits westerns de série produits à la chaîne dans ses années-là, Ford parvient à trouver un ton très personnel et à expérimenter des trucs. Il réalise ici un film trépidant, rigolo et contenant pas mal de morceaux de bravoure. A commencer par sa première séquence : un écrivain, pensif, se tient devant une toile pour chercher l'inspiration, et boum, la toile s'anime, dans un fondu-enchaîné à faire rougir les cinéastes modernes. Nous voilà donc dans l'Ouest sauvage et brutal, sur les traces de Cheyenne Harry (Harry Carey), joueur de poker louche qui fuit la foule qui veut le lyncher. Il débarque dans une petite ville sous l'emprise de bandits sans pitié, avec à leur tête le suave et beau Beau Ross. Il y a une histoire d'or détourné, qui reste assez brumeuse (la copie n'est pas toute jeune), mais l'essentiel réside dans l'irrésistible Bess, sujet de toutes les convoitises. Son frère, lâche et veule, la prostitue pratiquement ("Qu'est-ce qu'il y a de mal à se faire engager comme danseuse légère au saloon du coin ?") ; le beau Beau la harcèle ; et notre Harry en pince pour la dame, en perd tous ses moyens, fait gaffe sur gaffe, fait tourner son chapeau, et finit par trouver une bonne occasion de briller aux yeux de la belle puisque la voilà enlevée par les vilains et amenée aux confins du désert.

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Commence alors le clou du spectacle. Dès ce film, Ford prouve avec panache qu'il a tout compris des arcanes du western, et fait éclater devant nos yeux ébahis des cadres larges sur ces paysages sauvages et déserts dont il a toujours eu le secret. Souvent en plongée, pris d'une colline, ces plans magnifiques mettent en valeur l'aspect microscopique des cow-boys au sein de l'immensité, et on peut parler de plans métaphysiques à mon avis. Ford sait les distiller avec une précision de montage diabolique, alternant ces grands plans lyriques avec ceux beaucoup plus triviaux montrant ces solides gaillards entre eux. Le film est agréablement éclectique, ménageant des scènes de comédie au milieu du drame, ne se prenant jamais trop au sérieux. Il y a notamment la complicité entre Harry et un ivrogne du coin, qui donne lieu à des scènes poilantes à base de cheval qui bouffe un lit, de chansons beuglées et d'accolades viriles. C'est plein comme un oeuf, mais chaque petit personnage a son mot à dire. Il y a même quelques idées presque hitchcockienens là-dedans, comme cette apparition impressionnante de jumeaux dans le délire éthylique du héros (ce qui fait que le gars pense voir double), ou l'irruption du même à cheval dans un hôtel. De même, quelques séquences brutales viennent rompre ce ton léger, comme le quasi-viol de la jeune première (une scène digne de Bosch), les cascades tonitruantes des chevaux, ou ce plan faramineux d'une diligence chutant d'une falaise, se brisant 40 mètres plus bas, et dépassée par les chevaux qui la tractaient plus haut ; plan complexe et superbe qui prouve qu'on a derrière la caméra un pro de chez pro, un visionnaire et un type qu savait déjà impressionner son monde.

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Même si la trame est franchement floue, la forme est donc parfaite . On apprécie aussi ces jeux d'ombre savamment orchestrés, les roulements d'yeux mélodramatiques de Neva Gerber (assez tartouille par ailleurs), la bonne vieille tête de lâche de son frère, et surtout le final : une longue errance dans le désert digne des Rapaces, avec mirages et morts de soif à la clé, où deux ennemis jurés se traînent misérablement dans le sable en levant les bras vers un secours hypothétique avec un bel élan. Harry, assez minable au début du film, en sortira glorieux et épousera la belle, tout va bien, et nous on refermera ce film passionnant rassasiés et émus. Magnifique.

Ford à la chaîne
Go west, here