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Ah tiens, encore un noir qui a échappé à Shang. Et quel noir, dirais-je, nonobstant le scénario assez brumeux et confus, ainsi que la distribution sans glamour de la chose. On ne tient pas forcément Mark Robson en très haute estime, mais il faut reconnaître qu'avec The Seventh Victim, il nous offre un bien bel objet, pure forme finalement qui suffit à nos goûts morbides. Tant pis après tout si ça raconte à peu près n'importe quoi, il y a là-dedans suffisamment de choses visuellement magnifiques pour qu'on se laisse aller sans scrupule à la vision. Toute la première partie est même un régal pour l'amateur de films gothiques fauchés : une jeune fille est convoquée par la directrice de son institution, qui l'informe que sa soeur est portée disparue depuis plusieurs semaines. Quand elle traverse les couloirs et les escaliers de la vénérable institution, on entend les murmures et les bribes de cours qui émanent des enfants et des instits, sorte de rêve éveillé à cheval entre l'évocation enchantée et le cauchemar d'un parfait effet. La bougresse se rend donc à Greenwich Village pour tenter de retrouver son aînée, et immédiatement elle plonge dans un univers de mystères : Robson soigne avec beaucoup de talent ses ambiances entre fantastique et film noir, ce ne sont même plus des ombres qu'il plaque, mais de véritables bouts d'obscurité complète, qu'il tranche façon cisailles avec des petits éléments sur-éclairés (visages, mains, objets). La ville est ainsi rendue menaçante et opaque comme c'est pas permis, sûrement pour rendre compte de l'état d'esprit de notre héroïne, pourtant bien courageuse. La chose culmine avec cette magnifique séquence que n'aurait pas reniée Tourneur : une pièce interdite (comme dans Barbe-Bleue), dans laquelle il ne faut surtout pas rentrer ; un couple s'avance, effrayé, hésitant (le film est très franc dans ses sentiments) ; lui se décide à avancer vers la porte maudite ; il disparaît ; un temps pendant lequel la jeune fille tente de se cacher dans l'obscurité ; l'homme ressort alors en se tenant le ventre : il a été assassiné. Rien que pour cette scène splendide, on se dit qu'on a bien fait d'envoyer le film. C'est parfaitement anxiogène, très bien monté, filmé dans des contrastes extrêmes comme on les aime, et on se cramponne à l'accoudoir du fauteuil en guettant l'explication du mystère.

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C'est vrai qu'avec une pareille séquence, il y a intérêt à y avoir du bagage derrière, et on s'attend à trouver une explication plausible et forte. Ce ne sera pas le cas, malheureusement. Dans sa première demi-heure magnifique, Robson fait monter la sauce à grands coups de scènes qui déclenchent nos interrogations, mais dans la deuxième (oui, le film est court), il a du mal à se dépêtrer d'une intrigue rocambolesque un peu foireuse : il est question de secte satanique de pacotille, d'un amoureux secret, d'une incitation au suicide, c'est parfaitement incohérent. Mais malgré ça, et malgré le jeu d'acteurs impossible (la partie masculine est vraiment moyenne, avec ces hommes interchangeables et cette psychologie de bazar), on trouve encore de quoi se régaler dans la pure forme. Notamment sur la toute fin, qui voit une femme errer dans les rues bien entendu remplies d'ombres, de bruits et d'inconnus inquiétants, superbe montage tout en suggestions qui se termine par une scène impressionnante de radicalité et de nihilisme : sans spoiler, disons qu'il ne fait pas bon vivre avec un noeud coulant au-dessus de sa tête, et que les suicidés sont effectivement ceux qui parlent le moins. Un "sad-end" implacable et très dur qui a dû faire bondir les spectateurs de l'époque, et une septième victime donc (comme dans Barbe-Bleue...) qu'on n'attendait pas. Un très beau film, un peu con dans le fond, mais splendide dans la forme, sorte d'école du noir dans sa plus belle expression.

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