vlcsnap-2019-07-17-22h11m50s473

vlcsnap-2019-07-17-22h12m08s960

Putain mais où est passé la gauche ? Les années 70, ah madame, on savait encore ce que c'était que le romantisme, on savait encore intelligemment tailler des jupes à hauteur de genou, on savait pleurer sa mère devant le poids de la famille, le capitalisme primaire, la dureté du monde... Delitto d'amore vous laisse tant pantois, tant l'amour est simple (une déclaration d'amour dans les water belle comme le jour), tant l'existence est chienne (l'expression "se tuer au travail" n'était alors point chose vaine). C'est l'histoire simple d'un jeune mecton (Giuliano Gemma - l'air aussi benêt et gentillet que le parapluiendecherbourg Nino Castelnuovo) qui rencontre à la sortie d'une usine une jeune femme en pleurs (Stefania Sandrelli et ses yeux de jeune biche effarouchée au petit matin); elle s'est pris une main aux fesses (ce n'était pas encore puni de la peine de mort), elle est choquée, les hommes sont des animaux... Le grand Giuliano la suit jusqu'à chez elle pendant des plombes, fait montre de compassion, d'empathie, d'envie (un homme amoureux, quoi), espère qu'elle lui laissera un espoir de se revoir. Stefania résiste, sourit à peine, ne le rejette pas pour autant, puis lui avoue l'innommable : elle l'aime depuis qu'elle l'a aperçu il y a de cela trois mois... L'affaire est pliée, entendue ? Penses-tu : elle est sicilienne (si tu croises son regard et que son frère te surprend tu risques le pal), le mariage à l'église est source de conflits (Giuliano (qui s'appelle ici Nullo) vient d'une famille d'anarchiste – pas baptisé, il est hors de question qu’il y mette un pied au grand dam de sa dame), et puis pourquoi nom de nom Stefania s'évanouit-elle au travail dans les bouffées de fumée de son poste d'usine, hein, pourquoi ?

vlcsnap-2019-07-17-22h12m41s933

vlcsnap-2019-07-17-22h13m02s518

Il est sporadiquement question de politique (le meeting coco pour donner plus de liberté aux femmes, le final qui oppose le monde des travailleurs à ce capitalisme assassin...), d'environnement (cette rivière "idyllique" où Giuliano emmène Stefania et dont les rives sont désormais remplies de déchets et l'eau couverte de mousse des lessives ; on avait déjà bien commencé à pourrir cette Terre - on pouvait alors le faire en toute impunité, il n’y avait pas de grand sage au ministère de l'écologie pour nous faire la morale) mais surtout, mais oui surtout, grand dieu, il est question d'amour, cette notion si belle qui a depuis disparu... Il faut voir le premier baiser (la théorie des aimants ou des amants ?) échangée entre nos deux jeunes gens (maladresse et désir mêlés), la première coucherie (idem), et puis tous les baisers qui s'en suivent, derrière un pauvre mur, à l'entrée de l'usine un dimanche (leur lieu de rencontre, c'est important)... Ils s'aiment, certes, mais discutaillent un peu trop pour régler les petits problèmes du mariage (elle a son petit caractère de fille du sud, il a ce petit air entêté et fier d'un homme) et puis bordel tout va finir par foutre le camp parce que, c'est pas possible de le dire autrement, mais dieu s'en fout, de tout, de notre misère comme de nos coups de cœur.

vlcsnap-2019-07-17-22h13m40s207

vlcsnap-2019-07-17-22h14m39s947

Il y a ces petites grâces des premiers instants d'une rencontre (oui, on l'a dit, même les toilettes peuvent avoir un rôle poétique parfois), cette fragilité et cette naïveté et cette volonté aussi de la jeunesse, prête à surmonter toutes les barrières, à se battre contre tous les obstacles, les plus vains, les plus stupides… mais pas les plus radicaux et injustes (la mort, généralement, ça calme tout le monde au bout d'un moment). Que Comencini zoome ou dézoome, c'est toujours pour isoler ou montrer nos amants au sein d'un décor (souvent lépreux), au sein d'une époque (les seventies où tout était marron, le cauchemar de tout directeur de la photo, quel qu'il soit), pour insister sur le petit monde de bonheur qu'il constitue à eux deux dans ce monde de brutes, dans ce monde brutal, dans ce monde fatal - à te dégoûter à jamais d'aller travailler en usine, tiens... Alors que justement, ils ne se plaignaient point trop de leur travail (ils pouvaient s'y voir en plus), de leur condition (des familles fermées comme des moules mortes et une promiscuité terrible (on vivait alors à douze sur 20 mètres carrés)), ils voulaient juste être - être ensemble, quoi. Le sourire confiant du Giuliano s'efface progressivement, le teint de la Stefania vire à la cire et nous de voir nos propres bras qui nous en tombent et qui se barrent à l'autre bout de la pièce par dépit. Le monde est injuste et ce chien de Luigi ne le sait que trop, ne sait que trop comment le traduire en images. L'amour est mort en 1974.