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Il y a quand même quelque chose de troublant dans le projet de Wiseman, qui éclate vraiment dans ce film-là : le bougre finalement s'est mis en tête de TOUT filmer, un peu comme Balzac qui voulait montrer toute l'âme humaine. Au cours de sa riche carrière, le gars s'est infiltré partout, dans les endroits les plus inattendus et les plus secrets du monde, et a fini par trouver un systématisme dans son cinéma qui force le respect. In Jackson Heights concentre en quelque sorte en un seul film l'ambition du bougre : il s'agit d'attraper la globalité de l'expérience d'un quartier populaire de New-York, magasin par magasin, habitant par habitant, pour tenter de donner une idée exhaustive de la vie dans ce secteur. Il ne choisit pas l'endroit par hasard, puisque Jackson Heights est le quartier le plus métissé de la ville : on peut y entendre 167 langues, comme l'annonce fièrement un des fiers résidents du lieu, et d'autre part c'est un quartier qui accepte les différences, comme le prouvent les nombreuses associations LGBT du coin. Tout ça cohabite relativement sereinement, râlouille pour ci ou ça mais se trouve bien dans cet univers cosmopolite (à forte dominante latino, tout de même). Mais quand le film commence, un programme politique envisage d'ouvrir de gros commerces qui menacent l'existende de ces dizaines de petits commerçants bigarrés qui font l'identité du quartier : adieu tatoueurs, masseurs d'yeux (...), épileurs, vendeurs de colifichets cathos et autres coiffeurs, la globalsation est en marche et la communauté se rassemble pour préparer une riposte qu'on imagine dérisoire et vouée à l'échec.

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Au-delà de l'intérêt que représente chaque cas sous la caméra de Wiseman, on aime justement le côté systématique de la mise en scène, qui a rarement été aussi clair : le film est construit en chapitres, séparés par des "récréations" (des plans pris à l'extérieur des boutiques), et présentant chacun un habitant du quartier, un savoir-faire, une manière de vivre, avec comme fil conducteur ce fameux plan libéral qui les menace. Wiseman donne longuement la parole à ces petites gens, que ce soit pour raconter la dramatique traversée en clandestin de la frontière mexicaine ou pour pointer la ruine programmée de leurs commerces, que ce soit pour exposer un projet de Gay Pride ou pour fustiger un employeur malhonnête qui exploite ses employés. L'intégration de toutes ces cultures ne se fait pas sans mal, et derrière le côté pittoresque du quartier, derrière ces boutiques exotiques, on entend la misère, la pauvreté, l'exploitation, la séparation, la difficulté à être vraiment un Américain. La lutte entre les cultures propres de chaque communauté et le mode de vie américain est le vrai sujet du film, et on sent bien que derrière les dicours convenus sur l'intégration il y a encore un sacré boulot à abattre pour être admis définitivement (la fendarde scène sur les chauffeurs de taxi en formation qui apprennent le nord et le sud). Ces gens, c'est clair, ont une soif de s'exprimer assez irrépressible, et quand leur parole se libère, c'est un flot, que Wiseman enregistre dans la longueur. L'exhaustivité de ce qu'il nous montre donne un film d'une grande empathie avec les gens, où on entend des témoignages forts, des paroles indignées, des petits destins brisés, avec une puissance impressionnante. Jackson Heights est peut-être un exemple de quartier cosmopolite (et le maire, qui participe à la Gay Pride, a l'air plutôt pas mal), mais il cache aussi beaucoup de douleurs, de non-dits, et finalement de misère. Wiseman, dignement, montre tout ça en l'enveloppant sous le soleil estival et le mouvement d'un quartier grouillant, mais ce qui en ressort est bien triste.

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