31RwUUggAvLEh oui, Prévert... Auteur plus vraiment à la mode à notre époque de cynisme caractérisé et que, toujours plus intrépide, je suis allé relire 35 ans après mes années collège, histoire de vérifier si "Prévert est un con" comme le dit Houellebecq. C'est au hasard à Spectacle que j'ai consacré mon étude, recueil conséquent de poèmes, pièces de théâtre plus ou moins achevées, pensées et autres facéties, rassemblés ici sous la jolie forme d'un spectacle de cabaret, avec clous du spectacle, entractes, interludes, grands monologues, tragédies et farces d'usage. Il faut reconnaître que l'univers du bon Jacques a pris quelque peu un coup dans l'aile avec le temps. En gros, son image politique du monde se résume en deux camps : les méchants (les militaires, les bourgeois, les curés, les profs) et les gentils (les enfants, les fleurs, les papillons, les enfants, les amoureux et les enfants), ce qui prouve d'une part qu'il ne connaît pas les enfants de mes voisins, et d'autre part que le monde a évolué en 70 ans. Ses poèmes sont donc constitués de méchants profs qui punissent des cancres qui regardent des oiseaux par la fenêtre, de bourgeois qui se scandalisent devant des amoureux qui s'embrassent, de militaires qui veulent détruire les papillons, et autres tableaux dont la naïveté le dispute à la mièvrerie. Ce manichéisme suranné pourrait à la rigueur marcher en tant que vecteur de nostalgie enfantine un peu bêtifiante, mais trop c'est trop : on a envie que les gentils de Prévert meurent dans d'atroces souffrances à force de les voir sourire face aux sarcasmes des adultes et dire non avec le coeur.

C'est un exercice difficile que de passer outre la guimauve du fond pour s'intéresser à la forme. Heureusement, celle-ci conserve de bien belles qualités : les pièces de théâtre sont très dynamiques, très joliment rythmées, et leurs didascalies sont tout aussi importantes que leurs dialogues. On y voit exprimé tout le côté surréaliste de Prévert, et sa poésie s'exprime définitivement plus dans ce ton libertaire, libre, émancipé des règles du théâtre de son époque que dans son fond qui frôle parfois l'humour de carabin.  La dernière pièce du recueil, notamment, "Le Tableau des Merveilles", est une subtile réflexion sur l'art, qui se cache sous le gros gag anti-bourgeois, et clôt merveilleusement le bouquin. Côté poèmes, passé les quelques hits ("Les Enfants qui s'aiment", "Sanguine", "Lorsqu'un vivant se tue"...) et les quelques textes fleur bleue, on découvre un Prévert plus secret, moins ostentatoire, moins petit malin, avec ces jolis hommages aux amis peintres notamment, Picasso, Miro, qui constituent les textes les plus adultes et finalement les plus réussis de l'ensemble. Quand il ne se laisse pas aller à la mièvrerie, Prévert sait se faire plus subtil, et traiter quelques sujets (la corrida, notamment) de façon inattendue, loin des clichés. Sa langue est verte, rythmée au taquet, rapide, simple et très facile à lire, faisant se rejoindre la chanson et la poésie, le terre-à-terre des rues et l'érudition du poète. Au final, on est forcé de reconnaitre que, oui, ça a vieilli comme pas possible, mais que ça a encore, ça et là, son charme, et pas seulement nostalgique.