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Depuis qu'il est revenu en France, Dupieux s'est mis en tête d'explorer des territoires oubliés ou peu pratiqués en notre bon pays. Cette fois-ci, c'est au fantastique qu'il s'attaque, et notre bonheur de voir sa folie côtoyer ainsi l'inquiétude inhérente au genre est total. Dupieux devient, avec Le Daim et après Rubber, LE spécialiste de l'objet banal vecteur de terreur ; mais cette fois, ce n'est pas sur les traces du slasher américain qu'il marche, mais sur celles très nationales du film psychologique teinté de peur. Un objet pourtant marqué US devient l'acteur principal du film : un blouson 100% daim acquis par Georges (Jean Dujardin), homme déprimé après une rupture amoureuse, qui erre à travers le pays, sans but et sans passion, et qui va trouver dans la veste une raison de vivre. C'est en effet le coup de foudre immédiat entre l'homme et le blouson, coup de foudre qui va peu à peu virer à l'obsession : comme tous les couples amoureux, la veste va exiger de Georges une exclusivité totale, elle veut être le seul blouson au monde, elle veut que plus personne, jamais, ne porte un blouson. Georges, par amour, se met donc en quête de son but : éradiquer tous les blousons, et peu à peu tous ceux qui en portent. Il est aidé dans son entreprise par Denise, une barmaid tout aussi déprimée que lui depuis que son rêve de devenir monteuse de cinéma s'est évaporé. Ce duo fatal va mettre en place une très curieuse relation, et le film de Dupieux nous embarquer vers des rivages bien dangereux, mélange de burlesque surréaliste et d'horreur pure, d'angoisse métaphysique et de gore.

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La rencontre homme-blouson apparaît bientôt comme un simple prétexte pour parler d'une rencontre homme-femme, unis tous deux dans la même bizarre passion. Belle et simple définition de l'amour (pourtant jamais évoqué entre Georges et Denise) : s'aimer c'est partager la même obsession, la même folie, la même lubie, même la plus absurde. Les deux personnages sont assez bouleversants dans leurs turpitude : Denise accepte les excès de Georges, les admire même, les fait peu à peu siens. Et Georges, d'abord déprimé, trouve un sens à sa vie, un but, et reprend la barre. Que ce cheminement passe par un bain de sang importe peu : il s'agit de se retrouver soi-même, de retrouver une fierté, et de retrouver l'amour. Cette reconquête passe par le regard de l'autre, d'abord celui imaginé d'un blouson (...) puis celui bien réel de la femme qui nous aime. Le Daim est ainsi le récit d'un homme qui réapprend à aimer la vie, et d'une femme qui apprend à aimer un homme. La beauté de l'idée est prolongée par une rigueur impressionnante de la part de Dupieux : le film, aussi fou qu'il soit, ne déborde jamais, est réalisé dans le plus grand sérieux professionnel, tout comme les agissements de Georges qui ne sont guidés par aucune démence mais simplement par la compréhension de la tâche à effectuer. Dupieux filme des idées barrées, ok, mais il les filme avec un grand sérieux. Et si le film est drôle (ce qu'il est souvent, mais pourtant moins que les autres films du sieur), ce n'est jamais à cause d'un gag ou d'un jeu d'acteurs incroyable : c'est juste qu'on est basculé dans un monde parallèle, et que le choc déclenche le rire. Impeccable techniquement, Le Daim est justement beau pour ça : il ressemble à un très beau film psychologique français, mais il est complètement fou. L'ancrage précis dans un territoire de montagnes, où la nature est réellement magnifiée par la photo, montre qu'on a pas affaire à un imbécile punkoïde à la caméra : Dupieux est extrêmement méticuleux et précis à tous les postes, de la direction d'acteurs (Dujardin est parfait, mais Haenel n'est pas en reste) au scénario très mesuré et subtil, de la mise en scène aux postes techniques.

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Le film se change peu à peu en réflexion sur le cinéma lui-même, sur l'importance d'être filmé pour exister. Il raconte pas mal de choses assez profondes, sur la folie, sur la reconnaissance sociale, sur l'amour, sur la dépression, sur l'obsession. Le plus beau étant qu'il le fait sans se laisser déborder par l'émotion : à l'image du jeu de Dujardin, le film est froid comme la glace, privé d'affect (les meurtres sont presque tobe-hooperiens), et les personnages les plus dingues peuvent apparaître à l'écran sans que le film n'appuie jamais pour nous en montrer le décalage ou la folie (la copine actrice de porno, le tenancier de l'hôtel suicidaire). On en ressort dérangé, avec une gêne pas très définissable, mais aussi avec une grosse banane, et aussi avec la conviction qu'on a avec le gars Dupieux un des types les plus brillants d'aujourd'hui.