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Serait-ce sur le terrain du documentaire qu'il faut maintenant attendre impatiemment le prochain Scorsese ? En tout cas le bon maître nous bluffe une nouvelle fois, après quelques docs fameux, avec ce film sorti de nulle part, miracle pour tout dylanophile qui se respecte (et vous me voyez dans le nombre, je ne suis pas qu'un génie de l'analyse filmique). Scorsese sort de ses malles magiques des images impressionnantes d'un concert de Dylan débuté en 1975, une dizaine d'années après sa disparition des radars, quand son mythe allait de plus en plus grandissant, quand sa légende de protest-singer commençait à lui peser, quand il remplissait les stades en quelques minutes sur son seul nom. Dylan choisit l'option opposée à cette image : une tournée des petites salles, pour défendre son album génial (Blood on the Tracks, chef d'oeuvre) et lancer son prochain (Desire, chef d'oeuvre), loin des tubes engagés qu'il proposait autrefois, accompagné d'une bande de joyeux trublions auxquels il laisse toute leur place. L'inverse du star-system, en quelque sorte, impression augmentée par le choix de porter une sorte de maquillage-masque de kabuki qui rend son identité presque floue (et qui permettra à Joan Baez de se faire passer pour lui pendant quelques minutes). Dylan aborde donc cet exercice dans un esprit hippie et décalé qui lui sied à merveille, et qui sied également à ses chansons, de plus en plus étranges, aux textes souvent incompréhensibles, aux mélodies répétitives. S'il reprend bien quelques tubes de son passé, le gars est résolument tourné vers un nouveau visage de lui-même ; en route pour la modernité, et pour le Dylan d'aujourd'hui, mystérieux sphinx opaque que Scorsese filme d'ailleurs comme il aurait filmé le chat d'Alice au Pays des merveilles. Il revient donc sur ces années, cette tournée, avec quelques autres témoins de l'époque, chanteurs, musiciens, producteur du spectacle, cinéaste, voire même spectateurs (Sharon Stone en fan privilégiée, que Dylan embarque quelques temps avec lui).

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On le sait maintenant ; tout ce que le film raconte au présent est faux. Le film s'ouvre sur de vieilles images de Méliès et de ses tours de magie, Dylan sort une petite formule sur les masques qui disent la vérité ou un truc comme ça, et le film est ainsi immédiatement placé sous le signe du faux-semblant. Pas de cinéaste engagé pour filmer la tournée, pas de producteur ruiné et maugréant, pas de Sharon se faisant susurrer "Like a Woman" par un Dylan énamouré, tout est inventé. Curieusement, cette idée ne donne pas grand-chose, et pour tout dire, on se demande un peu pourquoi Scorsese a ainsi voulu brouiller les pistes de la fiction et du documentaire. Peut-être pour rendre compte de cet état légendaire de Dylan, de ses multiples visages dont la plupart sont fantasmés, inventés, de l'état du chanteur à l'époque (disparu, mystérieux, souvent envapé, mutique). Mais le film ne va pas assez loin dans cette voie, n'utilise que très peu l'ambiguité, et y perd un peu au change : ne sachant pas si les anecdotes relatées sont véridiques ou non, on n'écoute ces témoignages que d'une oreille distraite.

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Par contre, tout ce qui est images d'archive (soit 90% du film) est impressionnant. D'abord les images de concert. Dans une restitution parfaite, avec ces images nettes comme si on était dans la salle, un Dylan très en forme chante avec une intensité saisissante ces nouvelles chansons, souffle comme un damné dans son diabolique harmonica, et prend des airs de prêcheur vaudou. Très bien entouré par des musiciens au taquet, il scande ses morceaux très longs, hypnotiques, avec une sobriété totale, qui n'exclut pas la force d'interprétation, balançant ses regards hantés sur ses partenaires, se permettant même (et c'est énorme pour qui connaît les concerts du Dylan d'aujourd'hui) quelques plaisanteries entre les chansons. Scorsese filme tout ça très simplement : 3 caméras, une fixe sur le profil gauche, une sur pied sur le profil droit et le public, une portée qui capte les musiciens. La simplicité du procédé rend toute sa puissance à ce concert extraordinaire, qui nous fait réentendre ce qu'a été Dylan à son apogée, et qui nous présente un personnage plus vivant, plus incarné que ce que sa légende a imprimé. Ses partenaires de jeu, tous plus fêlés les uns que les autres (ça va de Joni Mitchell à Joan Baez, d'Allen Ginsberg à Ramblin'Jack Elliot) font le job avec une joie communicative, conscient d'être là où il faut être, et chargés jusqu'aux yeux de produits illégaux qui font rire. On apprécie surtout Ginsberg, dont les interventions allumées furent assez vite réduites à peau de chagrin par le producteur, et qui continue à suivre la tournée comme porteur de valise, abnégation totale. En dehors de ces concerts, les images que Scorsese rapporte de ces années-là sont sidérantes et géniales : une Patti Smith complètement allumée, un Dylan qui se rend avec Ginsberg sur la tombe de Kerouac, un concert donné pour le peuple indien, un portrait halluciné de la violoniste Scarlet Rivera, ainsi que des images "d'ambiance" prises dans la rue qui témoignent de l'intense activité "poétique" de ces années-là. Rolling Thunder Revue devient beaucoup plus qu'un film sur un concert de Bob Dylan, un film qui capte l'esprit d'une époque : comme avec les Stones ou déjà avec Dylan, Scorsese sait comme personne parler de la musique en tant que création artistique, en profondeur, tout en restant un spectateur et un auditeur passionné. Génial !

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