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Voilà un film culte indien (ou bengali, je ne voudrais me fâcher avec personne) au travers duquel j'étais jusque-là passé... Sa sortie prochaine dans la collection Criterion m'a rappelé à son souvenir. Alors, oui, vous qui êtes des spécialistes de l'Histoire de l'Inde, vous ne pourrez pas vous empêcher de me faire remarquer que le film traite d'une famille du Bengale (suite à sa "partition" en 1947, souvenez-vous) exilée (avec la pauvreté qui va avec) dans les faubourgs de Calcutta et que, d'une certaine façon, le déchirement de cette famille est comme une mise en abyme de ce « déchirement historique »; c'est vrai, on pourrait faire tout un laïus sur le sujet. Mais, voilà, têtu comme je suis, je préfèrerais m'en tenir au personnage central, à cette femme, qui symbolise, à elle seule, le combat de toutes les femmes de l'univers (et je reste sobre).

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Nita est charmante, toute en formes, et le retour de son amoureux secret la met en extase... Alors oui, tout n'est pas facile, chez elle, car ses frères, sa sœur, sa mère se reposent sur elle pour vivre, manger, s’habiller, se rase... Chaque début de mois, on l’alpague pour lui taper quelques sous... Elle distribue sa thune volontiers, toujours avec le sourire, elle semble être, mes bons,  le bien et la bonté incarnée. Elle passe outre les remarques acides de sa mère, elle écoute avec plaisir son branleur de frère chanter aux vents et elle se languit de recroiser le regard de cet étudiant à lunettes qui n'est pas tout à fait étranger à son charme. Si elle donne de sa personne constamment, elle le fait avec bonne volonté et cette première heure, malgré les difficultés quotidiennes de cette famille qui peine à joindre les deux bouts, passe comme un charme. Et puis patatra, tout va s'écrouler sur les frêles épaules de notre héroïne... Son père, d'abord, qui était déjà un peu borgnole, fait une crise cardiaque, perd son taff et devient tout patraque... Elle doit donc travailler double et mettre du même coup son mariage en attente pour consacrer tous ses revenues à sa famille... Mais l'engrenage est enclenché... Son amoureux, impatient, fait les yeux doux à la sœur de Nita (que tous les hommes soient damnés bon sang !), son frère (pas le chanteur, l'autre, le plus jeune, celui qui a fini par trouver un petit boulot dans une usine) est victime d'un accident, et notre Nita, elle, aux abois, esseulée, de cracher du sang - ça sent la tuberculose à plein nez et c'est affreux... Nita, si belle, si douce, se décompose peu à peu face aux avanies de cette chienne de vie et c’est toute sa condition de « femme courage » prête à se sacrifier qui lui explose à la tronche. Ghatak multiplie les plans de Nita derrière les barreaux mais on avait compris sans cela que ce bel oiseau, dans sa cage sociale, ne pouvait que dépérir.

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Alors oui, je l'avoue, je rougis, je ne suis pas un farouche défenseur de la musique indienne et les instruments de musique dudit pays ou les chants me laissent un peu pantois... Mais fi de ces réserves, tant cette œuvre, dramatique à souhait, est magnifiquement montée, découpée et "sonorisée" (il y a la musique mais il y a surtout des effets sonores particulièrement pointus qui vous font froid dans le dos). On suit pas à pas (c'est le cas de le dire, puisque dès le premier plan elle pète sa sandale) le calvaire de cette gentille Nita qui se prend tous les malheurs du monde les uns après les autres... Un amoureux guère amoureux, une sœur fourbe, une mère langue de vipère, un père perdu dans les tréfonds de son esprit et le destin qui s'acharne. Ghatak par ses cadres alambiqués, sa gestion intelligente de la profondeur de champ et ses sons stridents qui s'ajoutent à la bande sonore, nous fait subir presque physiquement, ou tout du moins sensiblement, cette véritable plongée en enfer. Une plongée qui tranche avec les moments apaisés de la première partie où elle se baladait paisiblement dans la campagne avec son promis (traître homme qui se mariera bien avec sa sœur...). Nita mérite d'être sauvée, on se dit, mais son sauveur surviendra trop tard - le mal/mâle est fait ; les femmes (avec cet autre plan sur cette femme qui, à la fin, casse à son tour sa sandale) semblent malheureusement destinée à suivre ce triste sort sur cette basse terre, une vie de sacrifices et de déceptions. La composition et la décomposition de Nita donnent toute sa puissance à cette œuvre filmée et découpée au cordeau. Un combat cosmique perdu d’avance, une étoile, filante, forcément, à voir.

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