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Tiens, de Palma fait encore des films ? Oui, enfin, ne nous emballons pas : de Palma ESSAYE encore de faire des films, mais de plus en plus fauché comme les blés, de plus en plus lâché par les financeurs, de plus en plus boudeur aussi sûrement face aux obligations du tournage, l'ancien génie nous sert maintenant, depuis deux ou trois films, des kouglofs assez indigestes, vagues réminiscences de son talent de jadis, éternelles figures de style qui ont du mal avec aussi peu de moyens à trouver leur éclat. Et Domino est sûrement le pire de tous dans cette voie. On ne sait s'il faut mettre l'échec sur le dos de de Palma, pris ici en flagrant délit de paresse et de manque d'imagination, ou si c'est à la production qu'il faut imputer ce film kitsch et assez gênant. Mais le fait est : voici le désastre de son auteur, le film de trop. Après un roman poussif, le cinéphile trouvera ici une nouvelle occasion de se tordre les mains de douleur.

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C'est curieux : on reconnaît là-dedans toutes les inspirations et toutes les inventions formelles du bon gars. Mais elles sont comme transparentes, comme si elles ne servaient plus à rien d'autre qu'à brandir l'identité de son auteur sans sens, sans envie. Notons d'abord qu'au niveau formel, le film est immonde. Photo affreuse, en vidéo, qui plaque tout en un seul plan ; acteurs indigents, qui font péniblement le taff, ne dégageant ni glamour ni intelligence (surtout Søren Malling, très mal distribué) ; musique décalée, mal construite, qui semble plaquée sur le film de façon complètement aléatoire (Donaggio pourtant à la composition, mais sans moyens, sans orchestre, sans souffle) ; manque totale de vision pour filmer les villes européennes auxquelles de Palma est désormais condamné, Copenhague, Bruxelles, le sud de l'Espagne, filmées sans imagination, sans originalité ; et mise en scène dans les choux, simple succession de scènes de dialogues au mieux, scènes d'action dénervées au pire. Il y a tout, les split-screens, les plans acrobatiques de drones, le travail sur la subjectivité, les ralentis, les zooms sur les objets-clé, les légers décadrages pour filmer le personnage étrange qui n'a rien à faire là, bref toute la panoplie depalmesque ; mais tout semble plaqué sans nécessité, et on n'a même pas le plaisir simple et jouissif de l'exercice de style virtuose de ses grands films passés. Le maître semble toujours suivre les traces d'Hitchcock, notamment en ce qui concerne l'utilisation des clichés du pays filmé pour prolonger le suspense, pour les incorporer à la trame ; mais ça donne ici une pause sur la route à côté d'un moulin en Hollande, ou une corrida très mal filmée en Espagne ; tout n'est que prétexte, sans idée.

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Pour être sympa, reconnaissons qu'il y a quelques pistes, au début surtout, avec cette course au ralenti sur les toits, ce montage pas inintéressant ; et dans la fameuse scène-climax de la corrida, donc, où à tout le moins on sent le potentiel formidable de la séquence : imaginez la mort étatique (un attentat politique) qui prend place au centre d'un lieu où est donnée la mort éternelle (le taureau), avec de la technologie (un drone) qui s'oppose à l'artisanat (un marchand de hot-dogs), avec tout un réseau de points de vue variés et de visions tronquées de l'événement... Oui, on aurait pu avoir un nouveau Snake Eyes, je ne vous le fais pas dire. Mais de Palma, aux abonnés absents dans cette séquence, ne parvient jamais à doper sa scène, à lui donner cette force qu'il savait transmettre jadis. Il se contente d'y accoler une version du Boléro de Ravel arabisante, de pratiquer un montage maladroit, et de dérouler une scène dont on ne comprend pas les enjeux. La leçon d'Hitchcock a été mal comprise : pour qu'on tremble, il faut qu'on sache où se situe le danger, à quel moment la bombe va exploser.

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On espère alors qu'au niveau de la trame, on va enfin avoir un peu d'idées, un peu de matière à s'extasier et à pratiquer notre désormais célèbre mauvaise foi, bref à crier au génie. Las : de Palma enregistre un certain état de la société, fascinée autant que terrifiée par les attentats islamistes. Il envoie donc deux flics paumés à la chasse au grand salafiste barbu ; mais les deux flics ne savent pas que la CIA est elle-même sur la trace du Ben Laden de service. Nos héros parviendront-ils à enrayer le funeste projet de gros attentat des arabes extrémistes ? la CIA butera-t-elle le petit délinquant utilisé comme fusible dans sa traque ? Si sur le papier, le truc est déjà un peu fumeux, le résultat est pire. Mise à part une vision assez personnelle du pouvoir de fascination des images de Daesh (thème issu directement du splendide Redacted), la traque tourne court : les méchants sont aussi dangereux qu'un gosse de huit ans et se promènent dans des camions de fruits gros comme la barbe au milieu du visage d'un jihadiste ; les flics sont complètement cons, et empêtrés dans une histoire de cul ridicule et invraisemblable ; et le bandit infiltré casse des bras sans aucune espèce de nécessité. On ne frémit pas, on ne tremble pas, on ne s'amuse pas, et on finit ce film digne d'un épisode des Experts les bras ballants et la mâchoire pendante. Domino (c'est quoi, ce titre, en plus ?) : double zéro.