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Énorme plaisir pour ce film de Bong qui, comme d'habitude, réussit à mélanger les genres en virtuose, à faire de la comédie tout en nous dérangeant, à tricoter un thriller tout en faisant de la politique, à traficoter un hommage au cinéma français tout en restant dans ses codes coréens, le tout avec une apparence de simplicité totale et un goût pour le premier degré réjouissant. Il faudrait ne rien écrire sur ce film pour conserver au spectateur la fraîcheur de la première vision : une grande partie du plaisir vient des surprises multiples d'un scénario retors, qui vous emmène toujours aux endroits que vous n'attendiez pas, et qui prend énormément de plaisir lui-même à nous surprendre. Il y a un goût du jeu chez Bong qui a toujours fait merveille, une manière tout à fait personnelle de prendre de brusques virages narratifs et formels à chaque fois qu'on aurait tendance à trop s'installer. Ici, la comédie sociale du début plonge soudainement dans la fable politique, dans le polar sombre, dans l'horreur, tout en gardant systématiquement des traces de la piste précédente. Ce qui donne au final un film très riche, très intelligent, très novateur, tout en restant un grand plaisir de spectateur et un film très populaire.

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Bong s'intéresse cette fois à la lutte des classes en filmant deux familles située chacune d'un côté de la barrière. D'un côté, les prolos : ils vivent en sous-sol d'un quartier crasseux, traficotent vaguement, survivent vaille que vaille dans la fumée, le bruit et l'abrutissement des voisins ; de l'autre, la famille Ricoré, parfaite, avec enfants éduqués, villa d'architecte et cours d'anglais particuliers. Deux caricatures pourtant jamais trop chargées : Bong arrive à rendre ces deux univers crédibles, et plus fort encore, attachants. Cette famille pauvre est unie et solidaire, ses débrouillardises sont amusantes, on l'aime ; et ces grands-bourgeois tout confits de bien-pensance et d'empathie pour le moindre souci de leurs enfants, on les aime aussi. Le film va alors orchestrer la rencontre des deux, qui va se faire dans un premier temps grâce à une entourloupe des pauvres : il s'agit de phagocyter les riches, de s'infiltrer dans leur milieu, de faire sien leur habitat, en un mot de s'offrir pour quelques temps (personne n'est dupe chez les prolos) le luxe du luxe. Première partie franchement drôle, où on assiste à cette révolte silencieuse assez pathétique : les pauvres ne se rebellent pas contre les riches, mais en adoptent tous les codes, se faisant passer pour riches eux-mêmes, dans un rapport de classe que n'aurait pas renié le Zola de Germinal. La mise en scène supérieurement élégante, les cadres somptueux, la caméra très mobile et très souple dans l'appartement de cette famille, tout ça est merveilleux : regardez juste comment Bong cadre les rues, comment il les éclaire, comment il bouge très légèrement sa caméra pour recadrer tout ça, et dites-moi si ce n'est pas du grand cinéma.

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Ensuite, on s'enferme dans la maison, et on n'en sortira plus guère jusqu'à la fin. Il faut dire que celle-ci regorge de recoins et de fausses cloisons, ouvrant à chaque fois sur une nouvelle piste narrative épatante. Elle devient ainsi le personnage central de cette histoire, et un joli symbole du combat qui se livre en son sein : l'ennemi est avant tout intérieur, on le sait depuis le début, et nos pauvres, de parasites qu'ils étaient au début, pourraient bien se trouver à leur tour un nouvel ennemi plus pauvre qu'eux. Impossible de vous raconter, ça serait salaud, mais disons que tous nos repères sont brouillés au premier tiers, et que le film ira ainsi de surprises en surprises. Tout en conservant ce côté pince-sans-rire irrésistible, qui rend les personnages patauds et grandioses à la fois, Bong mélange sa couleur claire avec des teintes beaucoup plus sombres, qui emprunte au Chabrol de La Cérémonie. Mine de rien, il arrive à parler avec intelligence du mépris de classe, ces petits humiliations pas graves mais blessantes subies chaque jour et qui finissent par déborder, cette fausse camaraderie entre nantis et démunis. Et mine de rien, tout en racontant son histoire forte, il n'oublie jamais de mettre en scène avec une précision parfaite. Il y a par exemple une séquence d'inondation (quel film coréen n'a pas sa scène d'inondation ?) magistrale, ou une scène très culottée de parodie de journal nord-coréen. Bref, c'est du plaisir constant pendant 2h15, un vrai plaisir de môme d'être brinquebalé dans tous les sens façon grand huit, et de ressortir non seulement rassasié, heureux et rigolard, mais en plus durablement dérangé et un peu moins con. Grand grand Bong.

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Quand Cannes,