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Revenir de temps en temps aux films de Griffith permet de remettre les compteurs à zéro, en s'assurant que le cinéma fut à une époque un vrai spectacle lyrique, une industrie prospère et le lieu de toutes les démesures. Les deux Orphelines rassemble tout ça, offrant un beau visage de l'âge d'or hollywoodien en 2h30 de mélodrame surpuissant rempli de figurants et d'événements pas poss. Le contexte est déjà en soi toute un imaginaire, et on sent bien que Griffith a choisi celui-ci uniquement pour ses possibilités spectaculaires : nous sommes pendant la Révolution Française, avec ses héros (Danton) et ses traîtres (Robespierre), sa lutte des classes, son désordre et sa violence. Griffith trousse sur cette époque historique une trame intime, mais c'est avant tout pour lui l'occasion d'exposer ses théories toujours aussi tonitruantes et patriotes : "certes, oui, ok, je reconnais, la Révolution a fait tomber quelques têtes de salopards, mais à la place, bon sang, on a vu arriver les bolchéviques, et ça, c'est une gabegie encore pire ; mieux vaut le système américain, bien meilleur, ô Lord, ô Jizeuss, quel bonheur d'être né en terre yankee". Bien, sur ce constat discutable mais non discuté, voilà notre bon cinéaste filmant en long et en large la fameuse période, parfois du côté des puissants (un petit tour chez Louis XVI), parfois du côté des gilets jaunes, parfois du côté de ceux qui ont fait basculer la nation.

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Le grand talent du gars est de mêler au même niveau la puissance et le lyrisme des personnages réels (d'ailleurs très fantasmés, que ce soit Danton et son éloquence hypnotique ou Robespierre et ses ambitions personnelles) et la petite tramette qu'il brosse en parallèle : l'édifiante et terrible destinée de deux orphelines (les soeurs Gish), que la vie va séparer dommageablement, puis réunir à nouveau dans la paix des foyers et la tranquillité retrouvée. Au départ, une base assez intéressante : les deux bébés sont nés des deux côtés de la barrière, Louise fille illégitime d'aristo, Henriette rejeton d'une famille pauvre. Mais leur affection passe les barrières sociales, elles sont inséparables. Les premières séquences, qui prennent place dans la joie et la quiétude, sont très jolies, avec ces deux gamines rivalisant de grosses bêtises (elles jouent à se voler des poupées, hihihi) et de coquetteries (oh la jolie robe !). Mais Louise devient aveugle, il faut l'amener à Paris pour rencontrer un toubib, et c'est Henriette qui s'en charge. Sitôt arrivées, nos deux jeunes pucelles tombent sur la concupiscence et la brutalité des nantis, et sont séparées lors d'une séquence à faire hurler de douleur le plus robuste des insensibles : Henriette est enlevée sous les yeux (aveugles, rappelons-le) de Louise, et je vous jure qu'on entend leurs cris d'effroi malgré la date du film. La séquence s'étire avec un sadisme réjouissant, ça se pâme, ça lève les yeux au ciel en tendant les bras, ça s'arrache les cheveux par touffes, bref ça envoie. Les deux oies blanches tomberont de déconvenues en réseaux de mendiants pas nets, frôlant la mort (et les rats), mais heureusement l'amour est là. Ce sera pour Henriette un beau chevalier habile à l'épée, certes aristo mais très préoccupé par le sort des pauvres, et qui finira à ça de la guillotine ; ce sera pour Louise un pauvre hère lâche et maltraité, qui se rebellera enfin contre son frère et sa môman.

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La dernière demi-heure est la plus belle, qui voit notre Henriette menée à la guillotine par les malversations de Robespierre et du sinistre Jacques Forget-Not, mais sauvée in extremis par un Danton plus convaincant que jamais (il prononce le discours de sa vie, nous indique un carton ; mouais, facile quand on est dans le cinéma muet). Dans un montage parallèle assez épatant, Griffith montre l'escouade chargée de stopper l'exécution, et les préparatifs de la mise à mort. Ce n'est que quand la cheville maintenant la lame commencera à trembler que nore héroïne sera sauvée, le suspense fut terrible. En tout cas, c'est peu de dire que Griffith fait le job : il est génial à tous les postes, depuis le plus petit personnage au fond à gauche (immense reconstitution de la prise de la Bastille, avec cette foule déchaînée qui danse sur les ruines, et où le plus lointain des figurants, costumé nickel,, joue comme s'il était l'acteur principal) jusqu'au maquillage. Non seulement la mise en scène est impressionnante de modernité, avec ces travellings arrière très amples et ses plans d'ensemble faramineux, mais le gars brasse en plus les personnages avec une facilité bluffante, osant tous les mélanges entre faits et histoire inventée, ne craignant aucun excès et aucune surenchère. Il en ressort un tableau de la Révolution certes pas très juste sûrement au niveau historique, mais hyper crédible dans la reconstitution : des gueux grimaçant et hurlant façon Jerôme Bosch, des aristos cruels et cupides façon Jean Renoir, des leaders tout en torse et en manigances, un pays voué au chaos... et au milieu, nos deux jeunes filles en fleurs, ballottées par le destin. C'est beau et puissant, intime et hyper-précis, du très grand cinéma comme on en fit aux temps où on le découvrait encore.

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